Philippe retourna sur ses pas en faisant les réflexions suivantes: J'ai accepté là une tâche qui ne me déplairait pas trop si je pouvais la remplir le jour... mais ça me chiffonne de veiller aussi tard que le muscadin! Je n'aime pas à me coucher après dix heures, moi! et même après neuf heures, les soirs que je ne vas pas voir ma blonde...

Ah! me disait dernièrement mon grand père, les parents élèvent mal les enfants aujourd'hui! Dans le bon vieux temps, les jeunes gens partaient à sept heures pour aller veiller et ils revenaient à neuf heures et demie. De nos jours, tout cela est changé: les jeunes gens soupent à la vapeur, partent de la maison à six heures et demie, se promènent avec les filles dans les rues jusqu'à neuf heures, puis, alors, ils vont veiller et ne rentrent au logis qu'à minuit! Ils font de même, paraît-il, parce que c'est la mode... A-t-on jamais entendu parler d'une mode plus stupide! C'est la faute des parents, bien sûr!

Moi, quand je serai père de famille, (et ça viendra avant longtemps, puisque je me marie à Pâques), oui, quand je serai père de famille, je dirai aux miens sur un ton terrible: Aie! là, vous autres, écoutez! allez veiller, si vous voulez, chez des gens respectables; mais, ici, il faut rentrer à neuf heures et demie, et la porte se barre à neuf heures et trois quarts juste,—c'est un quart d'heure de grâce que vous accorde ma bonté paternelle—, mais si, à cette heure-là, vous n'êtes pas arrivés: bonsoir, mes fistons! couchez dehors... Puis quand ils rentreront, le lendemain matin, je leur donnerai une raclée qui leur fera passer le goût de veiller tard...

Oui, babiche! c'est comme ça que je ferai quand je serai père de famille... Et si ceux qui aiment à suivre la mode viennent me corner dans les oreilles que tout cela est changé de nos jours, je leur répondrai que ce qui avait du bon sens autrefois doit en avoir encore aujourd'hui...

Je sais bien que les gens instruits ont coutume de dire que «plus ça change, plus c'est la même chose»; mais moi je trouve que quand ça change, ça n'est pas la même chose...

Sont-ils drôles un peu, parfois, ces gens instruits! Ainsi, par exemple, les deux muscadins qui ont coupé la parole au père François, l'autre jour, par ces mots: «Votre fille est muette», savaient-ils ce qu'ils voulaient dire? Mais, babiche! quel rapport ces mots-là «votre fille est muette» pouvaient-ils avoir avec les paroles du père François: «Voilà pourquoi?»... Aucun rapport, ce me semble! On ne dira pourtant pas que ces deux muscadins ne sont pas instruits, puisqu'ils ont peut-être usé chacun cinquante fonds de culotte sur les bancs du collège...

Je donnerais bien deux sous, par exemple, à celui qui pourrait m'expliquer comment il se fait que l'ignorant, lui, quand il parle, est compris de tout le monde, tandis que l'homme instruit, avec sa fricassée de grands mot? et de proverbes, n'est compris que de ses pareils...

A quoi sert donc l'instruction, babiche! si c'est l'ignorance qui rend le langage compréhensible!

L'année dernière, encore par exemple, je souffrais d'un mal d'yeux épouvantable. Je m'en vas chez le vieux Dr Buller, qui fait le métier spécial de soigner les maladies des yeux.

Il me regarde longtemps—je veux dire mes yeux.