Oui, ma femme a raison, cent fois et mille fois raison!... A quoi, en effet, peuvent servir mes lamentations, sinon à me rendre plus ridicule encore! J'ai eu la faiblesse de commettre le mal,—et j'en demande bien pardon au bon Dieu,—mais il me reste le devoir de le réparer, dans la mesure du possible.
D'abord, je vais écrire à ma fille pour la prier la supplier même, de renoncer à la vie religieuse, qu'elle me dit vouloir embrasser, et de venir reprendre sa place à mon foyer. Et ensuite, je tâcherai de me réconcilier avec Jean-Charles en lui offrant,—gage de réparation et d'amitié,—la main de ma fille bien-aimée!
Ce qui fut pensé, fut fait. M. de LaRue n'était pas instruit, mais il savait lire et écrire passablement.
Il écrivit donc à sa fille une longue lettre dans laquelle il s'accusait de l'avoir contrainte, par ses duretés, à briser les doux liens qui l'unissaient à Jean-Charles, puis à fuir le foyer domestique pour aller ensevelir sa jeunesse et son bonheur entre les murs sombres du couvent... Il la priait de lui pardonner la peine qu'il lui avait causée et tous les torts qu'il avait eus envers elle. Il lui assurait que, si elle voulait revenir sous le toit paternel, elle aurait la liberté d'épouser Jean-Charles, qu'il regrettait d'avoir traité si durement.
Il lui annonçait sa défaite, et, au lieu de la déplorer, il remerciait Dieu de la lui avoir infligée, comme moyen de le guérir de sa vanité et de son ambition...
Par le retour du courrier, M. de LaRue reçut de sa fille une lettre dont voici la teneur:
Très cher et bien-aimé père,
Quoi! vous daignez vous accuser devant moi des torts et de la peine que vous croyez m'avoir causés! Quoi! vous me faites des excuses et vous me demandez de vous pardonner! Oh! père chéri, au lieu de vous accuser et de vous excuser, vous devriez plutôt remercier Dieu, comme je le remercie moi-même, d'avoir fait jaillir la lumière des ombres passagères qui ont enveloppé et attristé un instant notre chère famille.
Oui, père chéri, vous avez été pour moi le génie bienfaisant, l'heureux intermédiaire dont le ciel s'est servi pour me remettre dans la voie sûre où je suis maintenant et où je désire rester jusqu'au terme de ma vie!
Ne pleurez pas sur mon sort, père bien-aimé, car je suis heureuse autant, ce me semble, qu'il est possible de l'être ici-bas.
Et c'est aujourd'hui que je comprends tout ce qu'il y a de vrai dans ces paroles d'une sainte âme: «Mon coeur surabonde de joie et de consolation! Le couvent est pour moi la porte du paradis, le palais où le Roi des rois veut bien recevoir son indigne épouse.»
Que les desseins de Dieu sont grands et impénétrables!
Il y a quelques semaines à peine, je me croyais appelée à rester dans le monde, et j'écrivais à la révérende mère supérieure de notre couvent: «La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis persuadée que la vie de famille l'est bien davantage!»
C'était alors ma conviction. Je me préparais même à recevoir le sacrement de mariage! Mais tout cela n'était qu'un rêve que le bon Dieu s'est chargé de dissiper.
Je renonce sans regret, croyez-le, à l'union que vous me proposez avec M. Jean-Charles Lormier. Je ne veux pour époux que l'immortel et divin crucifié...
Oh! ne me plaignez pas, cher père et bien tendre mère, mais unissez vos prières aux miennes afin que Jésus affermisse de plus en plus le désir que j'ai de me sacrifier à lui pour toujours.
Ce saint désir, bien chers parents, est le fruit de vos bons exemples et de l'instruction religieuse que vous m'avez fait donner.
Pour vous récompenser de l'indicible bonheur que je ressens maintenant, et dont je vous suis redevable, je prierai Dieu de voua combler de ses faveurs et d'adoucir dans votre âme et dans la mienne l'amertume de notre séparation terrestre!
Veuillez agréer, cher père et bien tendre mère, l'assurance de mon profond respect et de ma vive affection, et me croire,
Votre fille tout aimante,
CORINNE DE LARUE.
La lecture de cette lettre plongea M. et Mme de LaRue dans une profonde tristesse. Ils aimaient tendrement leur fille, leur unique enfant, et il leur en coûtait de s'en séparer pour toujours...
Cependant, ils étaient trop bons chrétiens pour vouloir s'opposer aux desseins de la Providence.
M. de LaRue était un brave homme; il n'avait qu'un seul défaut—défaut bien détestable, il est vrai—la vanité. Mais il ne parlait plus maintenant de la noblesse de son origine; et s'il n'eût craint d'attiser contre lui les épigrammes de ses ennemis, il aurait biffé la particule de qu'il avait si amoureusement accolée à son nom...