Monsieur et cher compatriote,

Depuis vingt-sept ans, la paroisse de Sainte-R... a consigné dans ses annales deux événements bien mémorables: votre départ et votre retour. Autant le premier avait mis de tristesse dans nos coeurs, autant le second les remplit de joie et de bonheur.

Il serait puéril de dire que nous vous avons cherché longtemps et regretté toujours.

Vous le devinez, surtout depuis que vous connaissez le résultat de l'accident qui a causé le malheur de votre vie.

Pardonnez-nous si nous osons faire allusion au drame douloureux, mais historique, dans lequel vous avez tenu le second rôle; car nous croyons que c'est Dieu qui en a été le principal acteur, et que c'est sa main qui a dirigé l'arme que vous portiez...

De ce sacrifice dépendait le salut d'une âme qui vous était chère.

Mais il fallait, de plus, satisfaire à la justice divine... et Dieu, qui n'éprouve que les nobles âmes, vous a présenté le calice d'amertume. Vous l'avez accepté, volontairement, et en avez bu jusqu'à la lie...

L'héroïsme que vous aviez déployé sur le champ de bataille, à Châteauguay, vous avait déjà valu notre admiration; mais le martyre que vous avez enduré depuis vingt-sept ans, vous a mérité notre vénération.

C'est, en effet, ce tribut que vous offre en ce moment la population de Sainte-R..., en vous souhaitant la plus cordiale bienvenue!

Cette vénération, elle est dans les milliers de voix qui vous acclament, dans les arcs de triomphe, dans les inscriptions, dans les drapeaux qui flottent au-dessus de cette paroisse dont vous avez été le maire le plus dévoué et qui se rappelle vos bienfaits et vos vertus.

Jean-Charles fut quelques secondes sans pouvoir parler; mais grâce à la fermeté de son caractère, il surmonta la vive émotion qu'il ressentait. Il prit la parole en ces termes:

M. le maire, mesdames et messieurs,

Pardon! merci! voilà les deux mots qui montent à cet instant de mon coeur à mes lèvres!

Avant de vous témoigner ma reconnaissance, je dois vous demander pardon d'avoir douté, à l'heure de l'épreuve, de votre loyale amitié. Oui, au lieu de quitter ma paroisse natale en déserteur, comme je l'ai fait, je comprends maintenant que j'aurais dû rester à mon poste, et vous laisser le soin de faire éclater mon innocence! Mais... mais, hélas! le malheur qui venait de m'atteindre était si grand et si inattendu, que mon esprit, en fut affecté autant, que mon coeur...

Je n'essaierai pas de vous peindre mes souffrances; vous les comprenez et vous les exprimez dans votre adresse par ce mot: le martyre!

Ah! oui, l'exil est vraiment un martyre! J'en ai senti toutes les tristesses et tous les ennuis pendant mon séjour de quinze ans aux États-Unis. C'est pour m'y soustraire, que je revins, il y a douze ans, à Québec, afin d'y continuer, sur les bords de la rivière Saint-Charles, ma vie obscure et ignorée.

Me croyant toujours l'objet des recherches de la justice, je n'osais revenir dans ma paroisse pour revoir ceux que j'aimais, et dont l'image était sans cesse présente à mon esprit.

Je retrouvai à Québec ce que le mal du pays m'avait fait perdre: le calme, la santé, l'amour du travail et la résignation à la volonté de Dieu.

L'air que je respirais, dans ce boulevard de la religion et du patriotisme, était bien, je le sentais, le même que j'avais respiré à l'ombre du clocher natal! Cependant, pas plus à Québec qu'aux États-Unis, je n'ai pu retrouver ce que retrouve aujourd'hui: le bonheur!

Mais si j'ai été privé du bonheur durant vingt-sept ans, je ne dois m'en prendre qu'à moi-même, puisque je me suis sans cesse dérobé à votre amitié qui pouvait me le donner...

Aussi que de regrets me cause la conduite ingrate que j'ai tenue à votre égard, et combien j'éprouve le besoin de vous en demander pardon...

Pardon, à vous, mesdames et messieurs!

Pardon, à vous, vénérable pasteur! d'avoir agi comme si j'eusse douté de votre tendresse et de votre dévouement!

J'espère que Dieu me permettra de réparer par mes actes bien plus que par mes paroles l'injure que j'ai faite à la noblesse de vos sentiments.

Maintenant, merci! pour la réception si chaleureuse que vous me faites, et qui me touche profondément!

Merci! d'avoir bien voulu rappeler les humbles services que j'ai pu rendre à ma paroisse lorsque j'avais l'honneur d'en être le maire.

Oh! que de changements ici depuis cette époque lointaine!

Sous la sage et progressive administration de mes successeurs, notre paroisse s'est transformée complètement. Mais, mesdames et messieurs, le spectacle grandiose et touchant qui s'offre en ce moment à mes regards, démontre que la population de Sainte-R..., tout en s'affranchissant de la vieille routine, est restée fidèle aux saines et pures traditions du passé. Oui, dans tout ce que j'ai vu et entendu depuis une heure, j'ai reconnu les traits caractéristiques des braves et anciens habitants de ma paroisse natale... Daigne le ciel vous les conserver, ces traits si beaux, et vous permettre de les transmettre comme un héritage à vos enfants!

Encore une fois, et du fond du coeur, mesdames et messieurs: pardon! merci!

Après ce discours, qui produisit une douce émotion dans l'âme des auditeurs, la procession se mit en marche, aux sons mélodieux de la fanfare, et parcourut toute la paroisse.

Puis la fête, comme toutes les bonnes fêtes canadiennes, fut couronnée dans le temple par un salut solennel.

C'est là, au pied de l'autel, que notre héros, si vivement ému en cette belle journée, épancha son coeur débordant d'amour et de reconnaissance.

LE VICAIRE DE SAINT-PATRICE

—Eh bien! mon cher Jean-Charles, lui dit un soir l'abbé Faguy, êtes-vous content de l'accueil que vous font vos compatriotes?

—Certes, oui, M. le curé, j'en suis très content et très reconnaissant.

—Et vous vous amusez bien, n'est-ce pas?