[224]: Il racontoit une prétendue conversation qu'il disoit avoir eue, pendant son ambassade à Rome, avec le P. Ricci, général des Jésuites, dans laquelle il s'étoit convaincu que le chef de cet ordre, au moyen du vœu secret qui lioit toutes les volontés de ses religieux à la sienne, étoit instruit de tout ce qui se passoit, et dans les cabinets des princes et dans l'intérieur des familles; ajoutant que, dès lors, il avoit jugé qu'une société semblable étoit dangereuse dans un État. Cette conversation semble fort invraisemblable; mais vraie ou fausse, elle ne fut point le véritable motif de l'acharnement qu'il mit à la destruction des Jésuites. L'abbé Georgel raconte, et son récit est confirmé par d'autres écrits du temps[224-A], qu'instruite, et dans le plus grand détail, par le dauphin lui-même, des manœuvres secrètes et détestables employées pour lui nuire, par ce ministre et par madame de Pompadour, la société avoit fait faire, par le plus habile de ses écrivains (le P. Neuville), un Mémoire contre lui, et que ce Mémoire avoit été présenté au roi. Cet incident suscita un orage que la favorite et son protégé eurent beaucoup de peine à apaiser; enfin ils parvinrent à persuader à leur dupe qu'on les avoit calomniés, et le Mémoire fut jeté au feu. «Mais, dès ce jour, ajoute cet écrivain, ces âmes vindicatives conjurèrent la perte du dauphin et l'anéantissement de ses protégés. Effectivement, à dater de cette époque, ce prince, calomnié sans cesse près de son père, perdit sa confiance; et une maladie lente, dont il connut la cause, le conduisit au tombeau. Les gens de l'art y découvrirent les traces d'un poison lent et infaillible.» Il ajoute avoir entendu dire à l'empereur Joseph II, dans une conversation familière chez la princesse d'Esterhasy, qu'à l'occasion de cette mort, de fortes présomptions s'élevoient contre le duc de Choiseul. (Mém., t. I, p. 102.)

[224-A]: Particulièrement dans une brochure intitulée: «Destruction des Jésuites en France, anecdote politique et intéressante, trouvée dans les papiers d'un homme bien instruit des intrigues du temps.» Londres, chez Jos. Booker, no 56, new Bond Street.

[225]: Vers ce temps-là (en 1768), le roi de France s'empara d'Avignon et du Comtat, pour venger ce même duc de Parme d'un bref d'excommunication que le pape, poussé à bout par les entreprises audacieuses et sacriléges de ce prince sur les droits de l'Église, s'étoit vu forcé de lancer contre lui. Il ne semble pas cependant que ce fût pour se liguer contre le père commun des fidèles, que les Bourbons eussent signé le Pacte de Famille.

[226]: Voyez les Mém. de l'abbé Georgel, t. I, p. 123.

[227]: Cette mort, ardemment désirée par ceux qui soupiroient après la ruine des Jésuites, ne parut pas naturelle. Les dernières paroles de Clément XIII prouvent qu'il en jugeoit ainsi lui-même. »Je pardonne ma mort, dit-il à ceux qui ne m'ont jamais pardonné mon attachement pour un ordre, que j'ai toujours regardé comme un des plus forts boulevarts de l'Église.» (Mém. de l'abbé Georgel, t. I, p. 132.)

[228]: Sur ce marché conclu par le cardinal Ganganelli avec les ministres des trois couronnes, l'abbé Georgel donne des détails curieux, circonstanciés, mais qui n'ont pas un caractère suffisant d'authenticité. Cependant il paroît certain que pour arracher un consentement qu'il s'efforçoit encore de refuser, l'ambassadeur d'Espagne à Rome, Florida Blanca, le menaça de faire imprimer certaines lettres et certaines promesses; et que sur cette menace, il ne résista plus.

Telles étoient toutefois les angoisses auxquelles il étoit livré, qu'il n'osa exécuter cette destruction de la société de Jésus par une bulle solennelle. Il pensa qu'un simple bref le compromettroit moins; et ne pouvant même prendre sur lui de faire la rédaction de ce bref, ce fut un général d'ordre, celui des Piaristes, qu'il en chargea. Il fallut encore de nouveaux cris et de nouvelles menaces de la part des ambassadeurs-philosophes dont il étoit sans cesse obsédé, pour le déterminer à y mettre sa signature. Enfin il le signa[229-A]; mais ce qui est remarquable, c'est que ce bref ne fut ni publié ni affiché dans les endroits destinés, à Rome, à la publication des lois, ni au Champ de Flore ni aux portes de Saint-Pierre; il ne fut pas non plus enregistré à la chancellerie, publication et enregistrement nécessaires cependant, même aux bulles, pour leur donner force de loi. Il sembloit que ce pape infortuné cherchât ainsi à invalider, autant qu'il étoit en lui, l'acte injuste et honteux que la peur lui avoit arraché.

[229]: Nous avons recueilli une lettre curieuse et très rare, que Clément XIV écrivit à Louis XV, en 1769; elle peut donner matière à bien des réflexions.

«Je m'attends que les ambassadeurs de la maison de Bourbon vont faire les plus vives instances..... Il est donc à propos que je prévienne Votre Majesté sur ces objets, et que je lui déclare mes sentiments. 1o J'ai envoyé au duc de Parme les dispenses de mariage qu'il m'a demandées. Je suspends, à son égard, tous les effets du bref dont il se plaint[229-B] et des bulles qui y sont relatives, et je lui donne cordialement ma bénédiction apostolique.

»2o Pour ce qui regarde les Jésuites, je ne puis ni blâmer ni anéantir un institut loué par dix-neuf de mes prédécesseurs, et le puis d'autant moins qu'il a été confirmé par le saint concile de Trente, et que, selon vos maximes françoises, le concile général est au dessus du pape. Si l'on veut, j'assemblerai un concile général, où tout sera discuté avec justice et équité, à charge et à décharge, dans lequel les Jésuites seront entendus pour se défendre; car je dois aux Jésuites, comme à tout ordre religieux, justice et protection. D'ailleurs, la Pologne, le roi de Sardaigne et le roi de Prusse même, m'ont écrit en leur faveur; ainsi je ne puis, par leur destruction, contenter quelques princes qu'au mécontentement des autres.