Le président lui demanda aussi s'il avait eu des liaisons avec les députés frappés par le glaive de la loi. Il répondit qu'il ne les avait jamais vus que dans les différens comités dont ils étaient membres, et où il était obligé d'aller pour les affaires de son père; qu'au demeurant, il estimait leurs talens et ignorait leurs intentions.
Custines répondait avec tant de candeur, que l'auditoire en était ému, et qu'on se disait tout haut: Mais il n'y a rien de criminel là dedans; ce jeune homme sera sûrement acquitté.
Le président continua ses questions, lui demanda pourquoi il avait été envoyé auprès du duc de Brunswick, au commencement de la guerre; il répondit qu'on l'avait chargé d'engager ce prince, célèbre par ses talens militaires, à accepter le commandement des armées françaises; qu'il avait tout fait pour réussir, et que s'il avait pu y parvenir, il aurait cru rendre un grand service à sa patrie, en préparant ses triomphes sur les provinces coalisées; qu'au surplus, si, en lui donnant cette mission, on avait eu des vues ultérieures, il l'avait ignoré, et qu'il n'était pas naturel de croire qu'on les eût confiées à un jeune homme de vingt-trois ans.
Ici, Custines eut occasion de déployer son courage et sa fermeté. Le président ayant cru devoir lire aux jurés la correspondance de l'accusé, pendant qu'il était à Brunswick, ce jeune homme s'aperçut qu'il la tronquait pour en abuser: Citoyens jurés, s'écria-t-il avec force, je demande que le président lise mes lettres en entier; il les dénature pour me perdre. Je vous demande justice de cette mauvaise foi!
Le président, confondu par cette apostrophe vigoureuse, dit que les jurés auraient bientôt sous les yeux toute la correspondance, et qu'ils jugeraient, d'après les pièces.
La dernière interpellation faite à l'accusé, portait sur sa prétendue complicité avec son père. «Avez-vous eu connaissance, lui dit Dumas, de ses complots?—Je n'ai jamais connu dans mon père, répondit-il avec dignité, d'autre dessein que celui de bien servir la république. Je n'ai été que très-peu de temps auprès de lui à l'armée; je m'étais borné à remplir ses commissions auprès des comités, et on peut juger par les lettres qu'on a interceptées, qu'il ne me consultait en rien sur ses projets, ni sur ses expéditions militaires.
Plus il y avait de calme et de modération dans cette réponse, plus elle excita la rage du président, qui, après avoir cherché à démontrer que le fils avait trempé dans les complots du père, finit par déclarer aux jurés qu'il lui paraissait impossible, et même contraire à la nature des choses, qu'un fils, tel que l'accusé, habituellement en correspondance avec son père, ne fût pas son complice.
En ce moment, le défenseur, indigné d'un pareil langage dans la bouche d'un magistrat, s'écria: «Quel est le tribunal où l'on oserait se permettre de condamner un homme sur des présomptions pareilles? Quoi! il est contraire à la nature des choses qu'un fils ne soit pas complice de son père! Quelle jurisprudence affreuse! J'irai plus loin: et quand même l'accusé aurait été instruit du dessein d'un père coupable (car le générai l'était sans doute, puisque vous l'avez condamné), un fils doit-il dénoncer son père? Où serait donc la piété filiale, la première des vertus? où seraient les mœurs qu'on cherche à régénérer?»
Ce morceau fit une telle impression sur les auditeurs, qu'on ne douta plus que cet intéressant jeune homme ne fût acquitté. Mais, hélas! les monstres ne lâchaient pas ainsi leur proie; l'arrêt de mort fut prononcé.