Le lendemain, les prisonniers arrivèrent à Versailles, au milieu des imprécations d'une multitude d'hommes inconnus, ameutés sur leur passage. A peine furent-ils arrivés à la grille qu'il fallait passer pour arriver à la ménagerie, où ils devaient être conduits, que des cris à bas les têtes se firent entendre.

Cette foule se précipita sur les voitures, parvint à les entourer et à les séparer de leur escorte, enleva le maire de Versailles, nommé Lacoste, qui voulait généreusement se faire tuer à son poste, et massacra les malheureux prisonniers au nombre de cinquante-deux. Là, périrent Delessart, d'Abancour et Brissac. L'évêque du Mans, fut assassiné par un homme et une femme. On rapporte que cette tigresse coupa un doigt de la main du prélat, le mit dans une fiole pleine d'esprit-de-vin et la conserva comme un fétiche. On coupa la tête à la plupart de ces victimes, on mit leurs cadavres en lambeaux, et leurs restes encore palpitans furent accrochés à la grille du palais des rois de France.

Après cet égorgement, la multitude courut aux prisons de la ville et y assassina tous ceux qui s'y trouvaient, sans éprouver la moindre résistance. Sept prêtres furent confondus dans cette tuerie. Ces exécutions furent une imitation des scènes de Paris dans laquelle on parodia aussi les formes judiciaires.

«Ce dernier événement, dit M. Thiers, arrivé à cinq jours d'intervalle du premier, acheva de produire une terreur universelle. A Paris, le comité de surveillance ne ralentit point son action: tandis que les prisons venaient d'être vidées par la mort, il recommença à les remplir en lançant de nouveaux mandats d'arrêt. Ces mandats étaient en si grand nombre, que le ministre de l'intérieur, Roland, dénonçant à l'assemblée ces nouveaux actes arbitraires, put en déposer cinq à six cents sur le bureau, les uns signés par une seule personne, les autres par deux ou trois au plus, la plupart dépourvus de motifs et fondés le plus souvent sur le simple soupçon d'incivisme


LES VICTIMES DE VERDUN.

Il serait impossible d'énumérer toutes les têtes innocentes qui tombèrent sous la hache révolutionnaire. On pourra s'en faire une idée par approximation, quand on saura qu'à une époque où sur tous les points de la France, les échafauds avaient fait couler des flots de sang français, peu de temps avant le supplice de Robespierre, le nombre des détenus, tant à Paris que dans les provinces, s'élevait encore à près de quatre cent mille. Ce fait était attesté par les listes et les registres qui étaient alors au comité de sûreté générale. Comment serait-il possible de raconter en détail toutes les infortunes privées dont se composait le malheur général? Il faudrait plusieurs volumes pour narrer les horreurs qui se commirent sur toute l'étendue de notre malheureux pays; et, malgré l'intérêt que nous inspirent naturellement les martyrs de cette époque de crimes et de gloire, il serait bien difficile d'éviter l'écueil de la monotonie. Aussi, nous bornons-nous à reproduire les scènes les plus capitales par l'importance et l'illustration des personnages qui y figuraient, ou celles dont les détails méritent une mention particulière.

A ce dernier titre, le fait suivant est bien digne d'être recueilli. Trente-huit habitans de Verdun furent traînés à Paris et traduits devant le tribunal révolutionnaire. Parmi ces victimes se trouvaient des femmes qui n'avaient d'autre tort que d'avoir porté des fleurs au roi de Prusse, lors de son entrée dans cette ville. Tous les yeux s'arrêtaient avec attendrissement sur Henriette, Hélène, Agathe Watterin, jeunes, aimables et vertueuses sœurs, filles d'un militaire parvenu aux grades supérieurs par de longs et importans services: leur innocence, leur candeur et leur beauté intéressèrent leurs bourreaux eux-mêmes. Leur crime était d'avoir prêté de l'argent aux émigrés. Fouquier-Tinville, ce farouche accusateur public qui, par ses réquisitoires sanguinaires, seconda si efficacement la faction des égorgeurs, fut néanmoins touché à leur vue, et tenta de les sauver. Il leur insinua qu'elles n'avaient qu'à nier le fait dont on les accusait, et qu'elles obtiendraient leur liberté. Bien convaincues d'avoir fait une bonne action, ces jeunes filles refusèrent de se prêter à un désaveu; leur mort fut un des crimes de cette époque révolutionnaire, qui excita le plus d'indignation, et qui prépara la chûte des tyrans.

Sophie Tabouillot, fille de l'ancien procureur-du-roi au bailliage de Verdun, et Barbe Henri, fille d'un président au même tribunal, furent aussi comprises dans cette horrible procédure. Comme elles avaient à peine quatorze ans, elles ne furent point condamnées à mort, mais seulement à une exposition de six heures sur la place publique, et à vingt années de détention à la Salpêtrière. L'odieux de ce jugement remplit d'indignation le côté modéré de la convention, qui parvint à s'emparer de l'autorité. Après la chûte de Robespierre, ces deux jeunes infortunées furent rendues à la liberté.