En exécution de cette horrible détermination, soixante-neuf jeunes gens, amenés des prisons de Roanne, furent conduits aux Brotteaux. On les place garrottés deux à deux, entre deux fossés parallèles, bordés en dehors par des soldats tenant à la main leur sabre nu. Les malheureuses victimes se trouvent à la suite les unes des autres, dans la direction des canons braqués devant eux; ils voient sans frémir, cet appareil effroyable, et reçoivent en chantant, la décharge meurtrière qui déchire leurs membres, et laisse plusieurs d'entre eux encore vivans sur la place. Les soldats franchissent les fossés, et les achèvent à coups de sabres. Deux heures après cette affreuse canonnade, tous ces martyrs n'avaient pas cessé de vivre.

Le lendemain, ce genre de supplice devait s'essayer d'une autre manière, sur un nombre déterminé de deux cent huit personnes rassemblées dans la même prison. Pendant la nuit, quinze d'entre elles parvinrent à s'échapper. Pour remplir ce déficit, on imagine de prendre des commissionnaires du dehors, et plusieurs autres prisonniers qui se trouvent avec les condamnés; on les garotte, on les emmène sans vouloir rien entendre. Tous comparaissent devant la commission révolutionnaire, qui ne daigne pas même les interroger. En vain des réclamations se font entendre, même de la part de ceux qui ont été pris pour d'autres; on ne les écoute point, ils sont tous traînés au supplice. Cependant les hommes chargés de l'exécution, comptent les victimes sur le Pont-Morand, pour s'assurer si le nombre de deux cent huit est complet; il s'en trouve deux cent dix. On va consulter Collot d'Herbois.—«Qu'importe, répond-il, qu'il y en ait deux de plus; s'ils passent aujourd'hui, ils ne passeront pas demain.» Tous sont traînés alors au lieu de l'exécution. Leurs mains sont liées derrière le dos par une corde qu'on attache à un cable fixé à chacun des arbres d'une longue allée de saules; ils ont en face les soldats qui vont les fusiller, et deux canons prêts à vomir la mort sur eux. Le signal est donné, leurs membres sont dispersés; les cables qui les retiennent sont brisés, et quelques malheureux, quoique mutilés, peuvent fuir encore; la cavalerie les atteint, et les hache à coups de sabre. Les crosses, les baïonnettes, tout est en mouvement pour achever ce que n'ont pu exterminer le plomb et la mitraille; et cette exécution elle-même demeura cruellement incomplète; plusieurs des victimes respiraient encore le lendemain.

Dans ces expéditions en masse qui eurent lieu à plusieurs reprises, quelques personnes parvinrent à s'échapper par d'heureux hasards, et parvinrent à se réfugier en Suisse.

Nous allons citer quelques traits particuliers qui excitent la pitié, l'horreur ou l'admiration, et quelquefois ces trois sentimens à la fois. Un officier municipal, nommé Laurenson, avait été mis sur la liste des condamnés, quoique sa commune eût réclamé sa liberté avec énergie. On le conduisait au supplice, malgré ses réclamations; déjà le bourreau l'étendait sur la fatale planche, lorsqu'un gendarme apporta sa grâce. Aussitôt Laurenson est détaché; mais l'infortuné avait perdu la raison. Ma tête n'est-elle pas à terre? disait-il dans son égarement. Ah! qu'on me la rende..... Ne voyez-vous pas mon sang qui fume? Il coule près de moi et sur mes souliers..... Voyez ce gouffre ou sont entassés tous ces corps..... Retenez-moi, je vais y tomber.

Une femme octogénaire, nommée Martinon, malade au point de ne pouvoir se soutenir sur la voiture qui conduisait au supplice, y fut jetée comme un ballot, et, au moyen de cordes, on l'attacha avec force, de crainte qu'elle ne vînt à rouler à terre. Plus elle faisait entendre ses cris plaintifs, plus on la serrait violemment. Après quelques instans de marche, la voiture ayant éprouvé une secousse, le ventre de la malheureuse s'ouvrit, ses entrailles en sortirent, et elle expira.

Au milieu de ce délire féroce, on voyait éclater des actes du plus grand courage, même dans le sexe le plus faible et dans l'âge le plus tendre. Une jeune fille de seize ans, nommée Marie Adriam, s'était habillée en homme, et avait servi dans l'artillerie pendant le siége de la ville. «Comment, lui dirent les juges, as-tu pu braver le feu, et tirer le canon contre ta patrie?—C'était au contraire pour la défendre, répondit-elle.» Une autre jeune fille du même âge refusait de porter la cocarde nationale; on l'interrogeait sur son refus.—Ce n'est point, dit-elle, la cocarde que je hais; mais, comme vous la portez, elle déshonorerait mon front.» Un des juges fait signe au guichetier d'attacher une cocarde au bonnet de la jeune fille. «Va, lui dit-il ensuite, en portant celle-là tu es sauvée.» La courageuse prisonnière se lève avec sang-froid, détache la cocarde, ne répond que par ces mots: Je vous la rends, et marche au supplice.

Une autre jeune fille, dans les transports du désespoir, entra dans la salle du tribunal, en s'écriant: «Mes frères sont fusillés, vous venez de faire périr mon père, je n'ai plus de famille; que faire seule au monde? Je m'y déteste: mettez un terme à mon malheur; de grâce, faites-moi périr.» Elle était aux genoux des juges, en leur adressant cette prière. Ils ne purent rester insensibles à sa douleur, et la firent retirer.

On vit aussi des traits du plus généreux dévoûment. Des billets, dits papier obsidional, avaient été fabriqués pendant le siége dans l'imprimerie des frères Bruyset, et portaient la signature de l'aîné. Il fut dénoncé, et mis en jugement; mais, comme il était malade, son frère se présenta pour lui. Quand on lui demanda si la signature portée sur les billets était bien la sienne, il se contenta de répondre, sans autre explication: «C'est bien la signature Bruyset!» et, par cette équivoque généreuse, sauva son frère, en se sacrifiant pour lui.

Un autre Lyonnais, nommé Badger, avait un frère malade des blessures qu'il avait reçues pendant le siége; il fut arrêté à sa place, et conduit en prison. Un mot, un seul mot pouvait lui sauver la vie; il se tut, fut condamné, et marcha gaîment au supplice.