D'ailleurs, leur justification complète ne tardera pas à être mise au grand jour; dans un moment, il ne restera plus, à cet égard, le moindre nuage dans l'esprit des lecteurs.

On sait combien les histoires de vols et de crimes excitent la curiosité du peuple, aussi bien que les détails des supplices des coupables. Des colporteurs qui allaient de ville en ville, montrant les portraits de différens voleurs condamnés à Montargis, vendaient en même temps leur jugement. Une nièce de Jean-Baptiste Gentil, attirée par la curiosité, fut frappée de la conformité des faits relatés dans cet écrit avec ceux qui avaient servi de base au procès de son oncle. Aussitôt elle écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour lui annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir à réhabiliter son honneur. Mais cet infortuné, réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas de quoi subvenir aux frais du plus petit voyage, fut obligé de rester dans l'inaction. Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il lui eût été possible de faire la moindre démarche. Enfin, après avoir ramassé un peu d'argent, il se rend à Montargis, prend tous les renseignemens qui lui sont nécessaires, obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques de bienveillance de la part des juges, et rapporte un exemplaire de tous les jugemens imprimés que vendaient les colporteurs qui s'étaient arrêtés à Dijon.

Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux qui, en effet, avaient en partie pour objet le vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens que la providence avait fait tomber entre ses mains, Jean-Baptiste Gentil confia son heureuse découverte au procureur-général du parlement de Dijon. Ce magistrat, sensible et éclairé, ne chercha point à ensevelir dans le silence la déplorable erreur qui pouvait avoir échappé à la compagnie dont il était membre. Il engagea aussitôt Jean-Baptiste Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger dans la marche qu'il devait suivre pour parvenir à sa justification personnelle et à la réhabilitation de ses malheureux coaccusés.

Un jurisconsulte distingué du parlement de Dijon, Me Daubenton, se chargea généreusement de cette noble tâche; il accueillit la misère de Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous les secours qui lui seraient nécessaires.

Les deux jugemens dont il vient d'être question, concernaient, l'un les nommés Jacques Périssol, Charles-Noël Larue et trois quidams, dûment atteints et convaincus d'avoir, dans le courant de décembre 1780, enfoncé d'un coup de bûche la porte d'un ermitage situé entre Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine, et d'avoir lié les pieds et les mains de l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et demi en or, et plusieurs effets; l'autre jugement était relatif à une nommée Marguerite Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu connaissance dudit vol, et d'avoir eu sa part du butin.

Ce crime était un des principaux dont Jacques Périssol et Marguerite Roussel étaient convaincus; et ces deux coupables avaient été condamnés à être pendus, par les deux jugemens mentionnés ci-dessus.

Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs complices, existait encore dans les prisons de Montargis, on le fit interroger le 22 janvier 1785. Cet interrogatoire très-détaillé leva le dernier voile qui cachait encore la vérité. Larue rapporta toutes les circonstances du vol, détailla les plus petites particularités, nomma ses complices, qui étaient au nombre de quatre, convint de toutes les effractions qui avaient été faites, de tous les propos tenus, de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé si les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot, Claude Pajot, Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil n'étaient pas complices de ce vol, il répondit que non, et que même il ne les connaissait pas.

Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes du 23 février 1787, que la révision du procès des Gentil avait été statuée, s'empressa d'ordonner une instruction nouvelle. Larue fut conduit à Dijon, chargé de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet. Dans un interrogatoire détaillé qui dura quatre séances, il persista dans les aveux et déclarations qu'il avait faits à Montargis. Larue, tout coupable qu'il était, montra et soutint, en cette circonstance, un genre de probité qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions, invariable dans ses réponses, il s'écriait: «Je sais que je dois périr, mais je ne souffrirai pas que des innocens soient opprimés pour un crime dont ils ne sont pas coupables.»

Certes, la conduite de ce misérable fut plus noble que celle de l'ermite de Saint-Michel, qui, malgré les preuves frappantes qui apparaissaient de tous côtés, n'en persista pas moins, avec une obstination sans exemple, dans une erreur, peut-être involontaire dans le principe, mais devenue un crime par la manière dont il combattait la vérité sortie de la bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il: «Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille fois plus que moi de persister dans une erreur qui fait la base d'une condamnation injuste.»