Pour se dédommager du mauvais succès de cette expédition, Schinderhannes imagina un moyen qui depuis lui réussit souvent.
Trois jours après le crime d'Otzweiler, à huit ou neuf heures du soir, Frédéric-Gérard Müller, habitant de Raumbach, était tranquillement chez lui avec son gendre et le reste de sa famille, lorsqu'un individu, armé d'un fusil, muni d'une carnassière, entre et demande à allumer sa pipe. Il s'approche de la chandelle, apprête son fusil et ses pistolets, et sous différens prétextes, cherche à lier conversation avec le gendre de Müller, nommé Gilmann, auquel il demande s'il est Müller lui-même, et s'il a vu Schinderhannes. Sur sa réponse négative, il s'adresse à Müller, et lui présente un écrit dont il lui fait lui-même lecture. Il s'agissait de trente louis qui devaient être fournis par Müller, son gendre et les frères de ce dernier. Il fut représenté que l'argent était rare; mais l'inconnu jura que, si le lendemain on ne portait cet argent à un certain endroit devant le village, il établirait, dans la maison, quelques diables d'hommes qui lui feraient trouver la somme demandée. L'inconnu se retira, et l'on remarqua que, pendant le temps qu'il était resté dans la maison, trois autres individus étaient restés en sentinelle devant la porte.
Le lendemain, Müller envoya, par son gendre, à l'endroit indiqué, sept louis et demi; Georges Gilmann en envoya sept et un quart; le tout fut reçu par l'individu de la veille accompagné de trois autres hommes armés. Il accueillit les excuses des paysans, qui lui dirent que c'était là tout ce qu'ils avaient pu faire, et, leur donnant même des éloges, leur promit qu'il leur ferait remettre cette somme par des juifs, en leur faisant observer cependant que, s'ils s'avisaient de parler, il mettrait le feu à la maison.
Dans l'été de 1800, un campagnard, nommé Jacques Stein, s'introduisit le soir dans l'atelier d'un ouvrier du sieur Stumm, maître de forges à Aspach. Vers dix heures, il se retira, et, à son départ, attacha à la porte une lettre signée Jean Buckler, par laquelle on demandait à Stumm la somme de douze louis, sous la menace d'attenter à sa sûreté personnelle. Présumant qu'un adroit fripon, profitant de la terreur qu'inspirait le nom de Buckler, voulait lui extorquer de l'argent pour son propre compte, Stumm se décida à écrire à ce dernier pour lui demander si la lettre était bien de lui. Schinderhannes répondit affirmativement, par une seconde lettre, par laquelle il désigna Stein comme son affidé. Stumm, d'après ce que lui prescrivait Schinderhannes, alla dans un bois qui lui appartenait; il y trouva le chef de bandits accompagné d'un jeune homme qui, ainsi que son conducteur, se retira au premier signal. Les douze louis furent comptés, et, le soir même, Stumm reçut, par l'intermédiaire de Stein, six cartes de sûreté pour lui et pour ses ouvriers. Cependant la facilité avec laquelle il avait cédé à cette première demande, ne l'empêcha pas d'être, trois mois après, exposé à une nouvelle contribution de dix louis, à laquelle il obtempéra encore.
Dans ce même temps, Schinderhannes mit le sceau à sa réputation par un acte des plus audacieux. Il était, avec deux de ses camarades, posté sur un rocher, près du château de Bockelheim, où ils attendaient, au passage, des Juifs qui devaient revenir de la foire de Kreutznach. Enfin, arrivèrent quatre-vingts Juifs et cinq paysans chrétiens. Les brigands ne furent point intimidés par un aussi grand nombre. La place qu'ils avaient choisie pour commettre le vol était un chemin creux; et Schinderhannes se tenait caché derrière le rocher, tandis que Pick et Dalheimer, ses deux assistans, attendaient la troupe au débouché du chemin. Lorsqu'elle est engagée dans le défilé, Schinderhannes et ses camarades sortent à la fois de leur embuscade, et couchent les Juifs en joue, en criant: Arrête! Les Juifs, effrayés, obéissent; deux d'entre eux veulent chercher leur salut dans la fuite; mais l'un des brigands fait feu sur eux et les atteint. Schinderhannes commence alors à leur demander de l'argent, et, sur ce qu'ils répondaient qu'ils n'en avaient point, il se met à les fouiller. Les Juifs n'avaient effectivement rien qui méritât de tenter la cupidité des voleurs: ils ne possédaient que quelques pièces de monnaie qu'ils avaient gagnées par le courtage, au marché, et que Schinderhannes leur laissa. Par une sorte de générosité bizarre, il rendit de même à un des Juifs un paquet de provisions qu'il lui avait d'abord enlevé. Enfin, la visite de Juifs étant terminée, il leur ordonna d'ôter leurs bas et leurs souliers, qu'il mit ensuite en tas, laissant à chacun le soin de chercher ce qui lui appartenait. Il s'éleva alors entre les Juifs une rixe universelle. Pendant qu'ils se battaient pour leurs souliers, Schinderhannes, comme pour leur témoigner son mépris de leur lâcheté, remit sa carabine à l'un d'eux, et monta derrière le rocher pour reprendre des montres qu'il y avait laissées. Le résultat de cette affaire, dans laquelle les cinq paysans chrétiens furent respectés, fut très-minime pour les voleurs, sous le rapport de la capture. Mais ce trait et plusieurs de ceux que nous avons cités, prouvent combien grand était l'effroi qu'inspirait Schinderhannes. En effet, les campagnes retentissaient chaque jour de crimes commis par lui ou par ses affidés; et la difficulté de voyager, sans être exposé à des violences, avait resserré les communications. Mais lorsque les vols sur les grandes routes ne furent plus assez productifs, Schinderhannes, sans cependant renoncer à les exploiter, s'attacha au pillage des maisons, et ces scènes de brigandage se succédèrent en peu de mois avec une effrayante rapidité.
La facilité avec laquelle ces brigands se procuraient de l'argent, leur permettait de se livrer à toutes sortes de débauches; néanmoins, ce n'était pas dans des retraites ignorées, dans de sombres cavernes qu'ils aimaient à se délasser des fatigues qu'ils avaient essuyées; c'était dans les assemblées de villages, aux fêtes publiques qu'ils allaient, avec une témérité surprenante, chercher des plaisirs; mais il était rare, et il n'en pouvait être autrement avec des gens habitués au crime, que leurs orgies se terminassent sans querelles et sans rixes sanglantes.
Nous ne suivrons point Schinderhannes dans toutes ses expéditions, dans ses marches et contre-marches; ces détails, forcément monotones, finiraient par lasser le lecteur. Nous ajouterons seulement que, semblables aux chauffeurs dont on a tant parlé, ces brigands mettaient de l'amadou enflammé sur les pieds de ceux qui ne voulaient pas déclarer où leur argent était caché, ou leur tenaient une chandelle allumée sous l'aisselle.
Le nombre de leurs crimes était si considérable, qu'il fallut dix-huit mois des investigations les plus scrupuleuses, pour que les magistrats pussent procéder au jugement des brigands. Par un arrêt en date du 18 pluviose an XI (février 1803), le tribunal criminel spécial de Mayence se déclara compétent, et fit dresser l'acte d'accusation contre Schinderhannes et ses complices.
Cet acte d'accusation, divisé en trois parties, contenait d'abord l'énumération des crimes attribués à Schinderhannes, au nombre de cinquante-trois; secondement, les aveux de ce brigand, et enfin les charges résultant de l'instruction contre chacun des soixante-sept individus qui avaient concouru à commettre les crimes ci-dessus mentionnés.
Au nombre des accusés, se trouvait Julie Blæsius, maîtresse de Schinderhannes, qui persista à soutenir qu'elle avait long-temps ignoré la conduite de son amant, et qu'elle n'avait jamais pris part à ses crimes. Depuis que Julie vivait en concubinage avec Schinderhannes, elle était devenue mère de deux enfans, dont un seul vivait encore au moment du procès, et pour lequel son père paraissait avoir beaucoup de tendresse.