Sa maison se composait de quatre pièces séparées par une allée. Au milieu de cette allée, et dans un lieu très-obscur, était un caveau où Goujon tenait son vin et les provisions de son ménage. Il y avait un premier étage. Au midi de la maison, et sur l’alignement de la grande route, s’élevaient des bâtimens qui n’appartenaient point à Goujon; à côté de ces bâtimens, un petit chemin conduisait à un lac, au bord duquel se trouvaient un arbre et un buisson éloignés de trois cents pas de la maison de Goujon. Il y avait aussi, du même côté, une ruelle où se trouvait l’écurie de Goujon, attenante au derrière de ses bâtimens. Après cette ruelle, en suivant la grande route vers le nord, on rencontrait deux maisons voisines d’un emplacement sur lequel était un bâtiment destiné à la fabrication des eaux-de-vie, et l’on voyait, au-devant de ce bâtiment, un puits et un monceau de pierres.

Cette statistique des localités était nécessaire pour bien faire saisir aux lecteurs tous les détails de l’accusation.

Le 12 février 1808, à sept heures du matin, un homme du village, passant auprès du lac, vit le cheval de Goujon attaché à un arbre qui y était planté, et son manteau jeté sur un buisson; il en avertit le fils de Favereau, domestique de Goujon, et ils allèrent ensemble détacher le cheval et prendre le manteau. La femme Goujon dit que son mari était parti pour Bordeaux une heure avant le jour. Favereau, qui couchait dans l’écurie avec le fils de Goujon, prétendit qu’en effet son maître était venu seller son cheval, qu’il lui avait donné l’avoine, et qu’il était parti.

Le maire, instruit de l’événement, se transporta sur les lieux, et, persuadé, comme paraissait l’être la famille de Goujon, que ce malheureux, attaqué par des voleurs sur le grand chemin, avait été assassiné, il pensa que son cadavre avait été jeté dans le lac.

On se mit aussitôt à la recherche du corps; mais, pendant ce temps, Favereau vint annoncer qu’il avait vu dans le puits placé au-devant de la brûlerie un chapeau qui surnageait; on s’y rendit sur-le-champ, et l’on y trouva en effet le corps de Goujon. On lui avait attaché autour du corps et sous les aisselles, avec une corde, un sac contenant deux pierres qui pesaient ensemble cent cinquante livres. Le procès-verbal et le rapport des officiers de santé constataient que les parties génitales étaient meurtries, et que le cou présentait de chaque côté des traces d’une compression très-forte qui avait altéré la trachée-artère; ce qui prouvait aux hommes de l’art que Goujon avait été étranglé.

Le maire interrogea les personnes de la famille; elles répondirent toutes que Goujon était parti à cheval une heure avant le jour; qu’il avait mis de l’avoine dans le sac qu’ils reconnurent; que, pendant la nuit, on avait entendu aboyer les chiens du village, et qu’un cheval avait été long-temps arrêté devant la maison. Elles déclarèrent au surplus ne pas connaître la corde trouvée autour du corps de Goujon, et affirmèrent même, sans qu’on le leur demandât, qu’il n’y en avait pas de semblable dans la maison. Elles ne doutaient point qu’il n’eût été assassiné; mais elles ne soupçonnaient personne, et assuraient que Goujon n’avait point d’ennemi.

Les voisins, interpellés, ne purent donner aucun éclaircissement. Dès que M. de Lafourcade, l’un des magistrats de sûreté de Bordeaux, eut reçu le procès-verbal, il se rendit sur les lieux, on exhuma le cadavre, et l’on procéda à une nouvelle vérification. On ne reconnut point alors d’altération aux parties sexuelles; mais il fut attesté qu’il y avait eu strangulation, luxation d’une des vertèbres cervicales; de plus, la mort du défunt avait eu lieu avant que le corps n’eût été précipité dans le puits, car les poumons ne contenaient aucune particule d’eau.

Le magistrat visita la maison tout entière avec le plus grand soin, mais sans rien découvrir qui pût le mettre sur la trace des coupables. Le lendemain de son arrivée, passant à huit heures du matin dans l’allée de la maison, il aperçut la porte du caveau qu’il n’avait pas encore vue. Il se la fit ouvrir, et trouva, sur une pièce de vin, un panier qui contenait des cordes absolument pareilles à celle qui liait le sac et les pierres autour du corps de Goujon. Il crut s’apercevoir que ces deux bouts de corde avaient été séparés par une coupure récente; et, ce qui le confirma dans ce soupçon, c’est que la coupure faite à trois reprises avait laissé des inégalités qui se raccordaient facilement. Deux experts cordiers furent appelés; ils déclarèrent que la matière, l’ouvrage, la forme de la corde étaient les mêmes, et que les deux bouts inégalement coupés n’avaient composé récemment qu’une seule corde.

Jusque là les soupçons n’avaient point atteint la famille de Goujon; mais la découverte de cette corde coupée, la déclaration des cordiers experts, commencèrent à la rendre suspecte. Le soir, à cinq heures, pendant que le magistrat interrogeait la veuve et Favereau, son domestique, Bonnecaze, frère de la femme Goujon, se présenta à lui, et lui déclara qu’après la mort de son beau-frère, ayant demandé à sa sœur de voir son livre de raison, il y avait trouvé quatre pages d’écriture, annonçant que Goujon, effrayé d’une demande en dommages et intérêts dont il était menacé, s’était déterminé à se donner la mort en se noyant. Bonnecaze ajouta que, pour que la honte d’un suicide ne pesât pas sur la famille, sa sœur et lui avaient cru qu’il convenait d’arracher ces deux feuillets, qu’il les avait gardés et qu’il les lui représentait.

Ces deux feuillets faisaient mention d’un incendie qui, neuf mois auparavant, avait consumé une grange et une écurie appartenant à deux des voisins de Goujon. Il y était question des soupçons qui s’étaient élevés à cette époque contre quelques particuliers que l’on ne nommait pas. Ce récit paraissait écrit de la main de Goujon; mais, à la fin de la troisième page, on était frappé de la différence de l’écriture, et c’est là seulement qu’étaient manifestées les craintes de Goujon et sa volonté de se détruire. Les vingt-et-une dernières lignes, divisées en trois articles, portaient, à la fin de chacune, la date du 12 février et la signature Goujon. La différence des caractères se faisait remarquer plus particulièrement à ces signatures et à ces dates.