Sur ces indices, le magistrat de sûreté ordonna l’arrestation de la veuve Goujon, de Bonnecaze et du domestique Favereau.

La veuve Goujon était d’un caractère froid et sombre: nulle sensibilité ne se manifestait sur les traits de son visage. Du reste, personne ne déposait contre ses mœurs, et l’intérieur de son ménage avait toujours paru paisible.

Il n’en était pas de même de Bonnecaze, son frère; sa moralité était fort suspecte; depuis quelques années, il avait fait une faillite considérable, n’avait payé qu’une très-faible partie du dividende promis, et avait retenu tous ses biens. Ce n’était jamais qu’avec lui que Goujon avait des discussions; il l’avait même assigné en nouveau partage des biens de sa femme. Cette contestation avait été soumise à l’arbitrage. Cependant les deux beaux-frères ne se voyaient pas depuis quatre années.

Quant au domestique Favereau, il avait été soupçonné autrefois de plusieurs vols de peu d’importance; mais rien n’annonçait qu’il eût manqué de fidélité à l’égard de son maître, qui, dit-on, l’aimait beaucoup.

La découverte de la corde dans un lieu secret de la maison, et la production soudaine de ce testament de mort dont on n’avait pas encore parlé, qui offrait plusieurs apparences de fausseté, et que l’on pouvait croire fabriqué après coup pour se procurer un moyen de justification, déterminèrent le magistrat à ordonner l’arrestation de ces trois personnes.

La procédure s’instruisit devant le directeur du jury. Le procureur-général considéra que le sort des accusés pouvait dépendre de la fausseté ou de la sincérité de cette espèce de testament. S’il était vrai, l’accusation tombait d’elle-même; s’il était faux, les prévenus avaient eu seuls intérêt à le fabriquer; et alors quelle présomption terrible contre eux! Il porta, devant la cour spéciale, une accusation de faux contre la veuve Goujon et Bonnecaze. Une nouvelle instruction produisit de nouveaux indices, et les écrivains experts, qui furent appelés, confirmèrent les soupçons résultans du seul examen de la pièce. La cour spéciale, statuant sur sa compétence, déclara qu’il y avait prévention de faux, mais que les prévenus n’ayant fait usage de cette pièce que pour se préserver de l’accusation d’assassinat, il n’y avait pas intention de nuire à autrui, et que, par conséquent, ils ne devaient pas être mis en jugement. Cet arrêt fut confirmé par la cour suprême.

Cependant on faisait des recherches, dans l’arrondissement de Blaye, sur l’auteur du faux et sur les complices de l’assassinat.

Un nommé Martin, dont le domicile était très-voisin de Gauriaguet, est appelé devant M. Dufourc, substitut de procureur-général. Il est interrogé d’abord sur quelques vols dont il était soupçonné; le magistrat lui parle ensuite de l’assassinat de Goujon; cet homme se trouble; on le presse de questions; Martin tombe dans quelques contradictions; enfin déconcerté, il fait le récit dont voici l’analyse.

«Je connais, dit-il, Bonnecaze depuis long-temps. Le 7 ou le 8 de février, je le rencontrai sur la grande route: après quelques instans de conversation, il me proposa de l’aider à faire un coup. Je lui demandai de s’expliquer; il me dit qu’il s’agissait de tuer Goujon, son beau-frère. Ah! bon Dieu, lui répondis-je, ce serait dommage, Goujon est un si bon homme! Il insista, me promit de l’argent; je suis si pauvre! Je succombai. Il me donna rendez-vous pour onze heures du soir, le 12 février, sur une prairie voisine de la maison de Goujon. Je m’y rendis, j’y trouvai Bonnecaze et Favereau. Il faisait un temps affreux: nous nous mîmes un instant à l’abri sous un appentis de la maison de Goujon; Bonnecaze heurte doucement à la porte; elle fut ouverte, je ne sais par qui. Nous entrâmes dans la chambre où Goujon dormait dans son lit; la femme Goujon alluma une chandelle, on ne fit aucun bruit, on ne dit pas une seule parole. La femme Goujon et Favereau se placèrent dans la ruelle, Bonnecaze passa du côté opposé. Au même instant, Goujon fut saisi à la gorge et aux parties sexuelles par Bonnecaze, qui, couché sur lui, contenait son bras gauche avec le genou; la femme Goujon et Favereau lui tenaient le bras droit, et moi, je le tenais par les pieds, faiblement et peu de chose. Il ne proféra que ces mots: Ah! mon Dieu, je suis perdu! à l’aide! Dans cinq ou six minutes, il fut étouffé.

«Dès qu’il fut mort, sa femme, son beau-frère et son domestique l’habillèrent sur son lit. Ensuite ils l’attirèrent vers le pied, l’assirent à terre, lui mirent ses bas et ses bottes, et nous le portâmes auprès du puits de la brûlerie. On avait porté un sac et une corde; deux grosses pierres furent mises dans le sac; j’en apportai une, on attacha le sac autour du corps, la corde nouée sur la poitrine, et on le précipita dans le puits.