«Dès que tout cela fut fait, je me retirai dans mon domicile; mais, en passant devant la maison de Goujon, Bonnecaze me donna cinq à six livres de pain, et je vis Favereau qui sortait de l’écurie, menant avec lui le cheval de Goujon; j’ignore dans quel lieu il le conduisait.

«Depuis, et cinq ou six jours après l’assassinat, Bonnecaze m’a donné vingt-quatre livres.»

Cet affreux récit concordait parfaitement avec les faits déjà connus; cependant le magistrat de sûreté de Blaye, désirant s’assurer de la véracité de Martin, avant de prendre aucune mesure contre lui, le renvoya libre, et se transporta le lendemain chez lui, pour interroger sa femme et ses enfans. Tous lui dirent que Martin avait passé la nuit du 11 février hors de sa maison, et qu’il était rentré extrêmement mouillé une ou deux heures avant le jour. Deux jours après, Martin répéta le récit qu’il avait déjà fait, en présence du maire de sa commune, du magistrat de sûreté, de deux ecclésiastiques respectables et d’une autre personne.

Arrêté bientôt après, Martin fut conduit devant le directeur du jury de Blaye, où il raconta les mêmes faits et de la même manière. Renvoyé devant le magistrat de sûreté de Bordeaux, il persista dans ses déclarations; il y persista encore, sans la moindre variation, devant le directeur du jury de Bordeaux.

Lors de sa confrontation avec les accusés, ceux-ci déclarèrent qu’ils ne le connaissaient pas. Alors Martin rappela un grand nombre de circonstances qui établissaient des liaisons anciennes et récentes; il raconta les horribles particularités de l’assassinat, en présence de chaque prévenu, et leur soutint, malgré leurs dénégations, la vérité de ses assertions.

La procédure était terminée, lorsque Martin tomba dangereusement malade et fut transféré à l’hôpital. Il était à l’extrémité, quand le jury d’accusation rendit sa déclaration affirmative. Le président de la cour de justice criminelle se transporta près du malade pour lui demander s’il persistait dans ses premières déclarations. Martin lui répondit qu’il y persistait.

Le débat public s’ouvrit le 16 novembre. Les nombreux témoins entendus, ne déposèrent que sur les faits accessoires; au grand étonnement des magistrats et du public, deux des écrivains experts revinrent sur leur premier rapport qu’ils avaient eu pourtant le temps de peser mûrement, et affirmèrent que les dates et les signatures étaient bien de l’écriture de Goujon. Martin interrogé de nouveau dans la première séance, confirma toutes ses réponses. Les trois autres accusés confondus ne montrèrent aucune émotion: A peine opposèrent-ils à ses assertions un désaveu sans énergie.

Mais bientôt se produit un incident inattendu qui plonge les juges dans la plus pénible perplexité. A la troisième séance, Martin vient déclarer que toutes ses révélations antérieures sont autant d’impostures; qu’il n’avait rien fait, rien vu, rien appris; que le magistrat de sûreté de Blaye l’avait trompé par des menaces et des promesses; qu’il lui avait donné dix-huit sous pour l’engager à trahir la vérité.

L’étrange rétractation de ce misérable remettait tout en question. On ne négligea aucun moyen pour découvrir la vérité; mais on ne put rien obtenir de Martin.

A la séance suivante, le procureur-général discuta et soutint l’accusation avec énergie et lucidité; il taxa de pusillanimité la rétractation des écrivains experts; il établit que la première déclaration de Martin était un récit sincère, démontra que le suicide n’était ni probable ni possible, et releva les indices et les présomptions puissantes qui, indépendamment des déclarations de Martin, devaient suffire pour opérer la conviction des juges.