Quant à Marguerite Sollier, outre qu’on la regardait comme le principal moteur de toutes les dissensions qui troublaient sa famille, on avait découvert qu’elle avait fortement réprimandé la servante pour avoir révélé les traces du sang.

Jusque là les soupçons ne planaient que sur le frère et la sœur; mais bientôt ils s’étendirent jusque sur le père. On avait apprit qu’averti par la servante de la découverte du sang répandu, il s’était contenté de répondre avec calme: Tantôt que c’était du vin, tantôt que c’était le sang de quelque gros rat ou d’une poule. Lorsque le maire s’était présenté, il s’était laissé appeler à plusieurs reprises, affectant de dormir sur son lit. Enfin, lorsque le meurtre de son fils avait été constaté, il s’était montré insensible, et n’avait versé quelques larmes, que lorsque le maire lui avait refusé de laisser inhumer le corps, sans avertir le juge de paix.

En conséquence de ces indices, le frère, la sœur et le père furent arrêtés. On fit ensuite les recherches les plus exactes dans la maison; et l’on découvrit, caché soigneusement sous l’escalier, dans la cuisine, le manche d’une hache, couvert de sang; on trouva aussi au même endroit un habit court couleur café, que François portait habituellement; à l’épaule droite de cet habit, on remarqua une touffe de cheveux châtains avec du sang et un seul cheveu gris. Cet habit et ce manche de hache, cachés ainsi dans l’intérieur de la maison, ne permettaient pas de soupçonner des étrangers: ils concentraient, de plus en plus, les présomptions du crime sur les trois personnes déjà en état de prévention.

Dans l’interrogatoire qu’on lui fit subir, Sollier père déclara que son fils François, le soir du 14, c’est-à-dire la veille de la découverte de son cadavre, ayant dit qu’il voulait aller le lendemain à Suze, pour y recevoir le prix d’une livraison de plâtre, il avait cru, ne le voyant pas le dimanche, qu’il avait fait effectivement ce voyage. Du reste, il s’obstina à tout nier, jusqu’aux instances qu’il avait faites au maire pour obtenir la permission de faire inhumer le cadavre, sans avertir le juge de paix de cet événement.

La fille Sollier, interrogée à son tour, se plaignit beaucoup des mauvais traitemens que son frère François lui faisait subir. Elle soutint qu’elle n’avait presque point paru à la maison dans la journée du dimanche, et qu’elle n’y était rentrée qu’après la découverte du cadavre de son frère. Elle ajouta qu’elle n’avait fait à la servante d’autre reproche que de n’avoir pas prévenu son père plutôt que des étrangers.

Joseph-Thomas se retrancha dans une dénégation absolue, lors de ses premières réponses, et prétendit même qu’il n’y avait point de hache à la maison; mais, dans un autre interrogatoire, il avoua que, le samedi, à minuit, revenant de chez le sieur Joannes, son frère François, caché derrière un mur près de l’écurie, lui avait jeté à la poitrine une énorme pierre, et l’avait traîné ensuite par les cheveux, en lui disant qu’à titre de son aîné, il voulait se marier avant lui; que, malgré cette attaque violente et inattendue, il avait trouvé le moyen de se sauver dans la grange; que, son frère l’y ayant poursuivi et frappé de nouveau, il s’était défendu avec une pierre, et l’avait tué sur la paille. Il affirma d’ailleurs que son père n’en savait rien.

Dans une seconde séance, pressé sans doute par ses remords, il fit l’horrible aveu qu’il avait attendu que son frère fût endormi pour l’assassiner, et qu’il était allé cacher de suite son habit!

Pendant la procédure, Sollier père mourut dans la prison. Alors le fils, rétractant ses premiers aveux, signala ce vieillard comme l’auteur de l’homicide; selon lui, son père, attiré par ses cris, au moment où François l’avait attaqué, était venu à son secours; tous deux ils avaient pris son frère aux cheveux, et l’avaient entraîné dans la maison. Là, François avait eu une nouvelle altercation avec leur père, qu’il accusait d’avoir fait des dispositions contraires à ses intérêts, et lui avait lancé dans le bas-ventre un coup de pied, qui était la cause de sa mort. Joseph-Thomas affirmait qu’il avait fait tous ses efforts pour les calmer; que, lorsque François se fut retiré, son père lui avait confié qu’il voulait le tuer, mais qu’il attendrait pour cela qu’il fût endormi. Ne pouvant pas croire que cette menace fût sérieuse, il était allé se coucher dans l’écurie de la mule, d’où ayant entendu, quelque temps après, son père crier au secours, il s’était empressé d’accourir à la grange, et l’avait vu aux prises avec son frère. Mais ni sa présence, ni ses conseils, ni ses efforts, n’avaient pu empêcher son père de frapper François sur la tête, à grands coups de bâton, jusqu’à ce qu’il l’eût tué.

Joseph-Thomas terminait cette version nouvelle, en disant que, depuis leur arrestation, son père avait exigé de lui qu’il s’avouât l’auteur du meurtre, en lui faisant entendre que, par ce moyen, ils pourraient se tirer d’affaire l’un et l’autre.

Ce plan de défense ne pouvait en imposer à la justice. Était-il possible qu’un vieillard seul, et à la suite d’une longue lutte, eût pu parvenir à se défaire de son fils, nécessairement plus vigoureux que lui? Il faudrait, pour se prêter à une telle idée, supposer, dans ce fils, un grand fonds de vénération pour son père, et l’on ne sait que trop qu’il n’en était rien.