Au reste, l’instruction avait fourni la preuve que l’accusé, dans la soirée du dimanche, après la découverte du cadavre, s’était présenté chez la fille Joannes, dont il recherchait la main, et, la tirant à l’écart, parce qu’elle était en société, l’avait priée de déclarer, lorsque le juge de paix arriverait, qu’il ne l’avait pas quittée pendant toute la nuit du 14 au 15.

La cour de Turin, par arrêt du 9 septembre 1808, déclara Joseph-Thomas Sollier convaincu du meurtre de son frère, et le condamna à la peine de mort. Marguerite Sollier, sa sœur, contre laquelle il ne s’était élevé, dans les débats, aucune preuve de la complicité dont on l’avait soupçonnée, fut acquittée.

Si le père de cette malheureuse fille était innocent du meurtre de son fils, combien n’était-il pas coupable d’avoir élevé ses enfans avec tant de négligence! Nul doute que toutes les horribles catastrophes, dont on vient de voir les détails, ne fussent les fruits amers d’une mauvaise éducation. L’inimitié qui divisait les frères et les sœurs, le mépris qu’ils témoignaient à leur père, les mauvais traitemens dont ils osaient l’accabler, la terreur qu’ils inspiraient à leurs voisins, tout cela était l’œuvre d’une faiblesse, d’une insouciance sans excuse, et devait être couronné par le meurtre d’un frère et par un échafaud, sanglant!

On remarquera sans doute que Turin n’est plus France aujourd’hui, et que nous sortons du cercle que nous nous sommes tracé; mais, à l’époque où ce fratricide fut commis, le Piémont faisait encore partie de notre territoire; c’est ce qui nous a donné lieu d’admettre la tragédie de la famille Sollier dans notre recueil. Les amis de notre gloire contemporaine se souviendront volontiers, tout en leur donnant peut-être un regret, des anciennes limites de l’empire français.


SUICIDE D’UNE FEMME,
DEVENU LA CAUSE D’UNE ACCUSATION D’ASSASSINAT CONTRE SON MARI.


Claude Vuillaume, né à Crésille, arrondissement de Toul, servait comme garçon de labourage, à Bulligny, village voisin de son lieu natal. Son maître, satisfait de ses services, le maria avec Madeleine Poirot, veuve de Maurice Dally, qui jouissait, soit comme tutrice, soit à titre de douaire, de biens que l’on pouvait évaluer à quinze ou vingt mille francs. Sous le rapport de la fortune, ce mariage était fort avantageux pour Vuillaume, qui ne possédait rien; mais la grande disproportion d’âge qui se trouvait entre les deux époux devait inévitablement établir bientôt une guerre permanente dans leur ménage. Madeleine Poirot avait plus de quarante ans, et deux enfans de son premier mari. Claude Vuillaume n’était âgé que de vingt-deux ans.

Les premiers momens de leur union furent assez paisibles, et la naissance d’un enfant fut le fruit de cet accord; mais ce calme intérieur ne tarda pas à faire place aux discordes domestiques. Vuillaume était naturellement franc, libre, ouvert, enclin à la gaîté; Madeleine Poirot, au contraire, avait un caractère sombre, rêveur et mélancolique, que la légèreté de son jeune époux n’eut pas de peine à faire tourner à la jalousie. Cette malheureuse maladie n’était pas toujours, chez Madeleine Poirot, le résultat d’idées chimériques et ombrageuses; la conduite volage de Vuillaume ne lui prouvait que trop bien que ses soupçons ne la trompaient point: de là les explications, les reproches, les querelles, les débats animés; de là aussi les plaintes continuelles de Madeleine Poirot, aigries par l’amertume, exagérées par le ressentiment, et devenues, par la suite, en passant par les bouches envenimées des commères du village, un puissant auxiliaire pour les persécuteurs acharnés de Vuillaume.

Quatre années s’écoulèrent ainsi, et la funeste passion dont Madeleine Poirot était obsédée, n’avait fait que s’aggraver par la réflexion et par le temps. Chaque jour, de nouveaux reproches amenaient des contestations nouvelles. Pour sortir enfin de cette situation violente, Madeleine Poirot manifesta l’intention de solliciter une séparation de corps; mais Vuillaume, qui répugnait à aller discuter devant les tribunaux les griefs de sa femme, combattait cette résolution de toutes ses forces et déclarait sa préférence pour le divorce, dont l’idée seule était capable de retenir pour jamais sa femme dans les liens du mariage.