Claude Vuillaume venait d’être condamné à trois jours de prison, par jugement du tribunal correctionnel de Toul, le 31 janvier, pour quelques voies de fait dont il s’était rendu coupable; mais l’exécution du jugement était restée suspendue pendant les dix jours que la loi accorde au condamné pour interjeter appel. Le délai expirait le 10 février 1809, et le lendemain Vuillaume devait se constituer prisonnier, sous peine d’être conduit en prison par la force armée.

En conséquence, le 10 février, vers le soir, Vuillaume sortit de Bulligny; il se rendit à Crésille, qui n’en est qu’à une petite distance, passa la nuit chez sa mère, et le lendemain, accompagné d’un habitant du lieu, il se rendit à Toul, où il arriva à dix heures du matin. Lui et son compagnon de voyage s’arrêtèrent chez Martin, guichetier de la prison, occupant une maison en face de la porte d’entrée, et tenant aussi une petite auberge. Claude Vuillaume portait sur son bras une roulière, dont il se débarrassa en entrant chez Martin.

Après avoir dîné dans cette maison, Vuillaume fit ses dispositions pour entrer en prison dès le soir même. D’abord, il alla s’annoncer au concierge, prit avec lui le sieur Gaudeaux, écrivain de la prison, et, conduit par ce dernier, se présenta successivement à l’huissier Duval, chargé de l’exécution du jugement qui l’avait condamné, et au receveur de l’enregistrement, entre les mains de qui il acquitta le montant des frais auxquels il était condamné. Dans la même soirée, il visita encore l’avoué qui l’avait défendu en police correctionnelle. Après avoir terminé toutes ces courses, il rentra chez Martin avec le sieur Gaudeaux pour s’y rafraîchir. Là, l’huissier Duval vint lui donner avis qu’il avait prévenu le concierge, et qu’il serait reçu en prison aussitôt qu’il s’y présenterait. Bientôt le concierge lui-même arriva, prit place à la table, et accepta un verre de vin qu’on lui offrait; et le même soir, 11 février, à sept heures, Claude Vuillaume entra en prison, suivi du sieur Gaudeaux, de Martin et du concierge. A huit heures, quelques prisonniers se réunirent pour souper; Vuillaume fut du nombre des convives. Après le souper, on proposa de jouer aux cartes, et Vuillaume fut aussi de la partie. Une contestation s’éleva parmi les joueurs; le concierge fit cesser le jeu, et ordonna aux prisonniers de se retirer. Alors Claude Vuillaume fut enfermé, lui sixième, dans une chambre dite la pistole, tenant immédiatement à une autre pièce qui faisait partie du logement du concierge et de sa femme.

Dans cette chambre de la pistole, il y avait trois lits; l’un fut occupé par Claude Vuillaume et par Jean-Baptiste Boileau, de Barsey-la-Côte; l’autre par Jean-Baptiste Masson, de Bicqueley et par Charles Gris; le dernier par Gérard Jacquot et Charles Maignet. Vuillaume ne dormit pas d’un sommeil paisible; il souffrait beaucoup d’une douleur dans les reins. Au milieu de la nuit, il éleva la voix pour demander quelle heure il était; quelqu’un répondit à cette question. Il crut reconnaître la voix de Charles Gris, qui couchait dans la même chambre. Vuillaume se leva avant le jour, se promena pour se distraire, et vers six heures, pressé de sortir, il frappa à la porte, en demandant qu’elle lui fût ouverte. Ce fut à ce moment qu’il quitta la chambre dans laquelle il avait passé la nuit.

Nous rapportons avec minutie toutes les actions de Vuillaume avant et pendant son séjour en prison; nous relevons les moindres circonstances, nous énonçons les noms de toutes les personnes qui se sont trouvées avec lui à cette même époque; mais ces détails, indifférens ou fastidieux partout ailleurs, ici sont essentiellement liés au récit; et l’on verra combien ils étaient importans pour amener, après bien des obstacles, l’heureux dénoûment de cette intéressante affaire.

Revenons à Bulligny que Claude Vuillaume avait quitté depuis le 10 février.

Le 11, Madeleine Poirot se rendit, suivant l’usage des femmes de la campagne, à la veillée qui se tenait dans une maison contiguë à la sienne. La veillée finit à onze heures; chacun alors se retira, et Madeleine Poirot rentra chez elle avec sa fille.

Le lendemain, l’alarme se répandit en un instant dans le village: on ne savait ce qu’était devenue Madeleine Poirot. Sa jeune fille, Barbe Dally, déclara qu’elle s’était mise au lit, qu’elle avait demandé ensuite à sa mère si elle allait l’y suivre, et que celle-ci avait répondu: «Tout-à-l’heure.» Aucun bruit ne vint troubler le sommeil de Barbe Dally; mais, à son réveil, ne voyant pas sa mère à ses côtés, elle voulut sortir pour la chercher au-dehors. Elle trouva, dit-elle, la porte du devant de la maison fermée comme elle l’avait été la veille, la clé placée sur la barre.

On fit des recherches dans le voisinage; on aperçut une coëffe qui surnageait dans le puits de la maison voisine; et sur cet indice trop certain, on en retira le corps inanimé de Madeleine Poirot. Elle portait une blessure à la gorge: elle était revêtue de ses habillemens, et l’on vit retomber les sabots chargés d’eau qu’elle avait encore à ses pieds.

Des cris confus annoncèrent à Bulligny ce tragique événement. On s’interrogeait sur la cause de cette mort. Les uns criaient au suicide; les autres, à l’assassinat. Cette dernière opinion l’emporta. On ignorait que Claude Vuillaume fût retenu dans une prison; ses dissentions domestiques étaient connues de tout le monde; il n’en fallut pas davantage pour qu’on le désignât comme le coupable.