Le maire de Bulligny avertit le magistrat de sûreté de l’arrondissement de Toul. Il termina sa missive par ces expressions remarquables: «J’espère que vous voudrez bien faire faire les poursuites contre ledit Vuillaume, car le crime ne peut être imputé à sa femme, vu le coup qu’elle a reçu.»

Le jour suivant, le magistrat de sûreté se trouva sur les lieux, accompagné du sieur Leclerc, docteur en médecine.

Le cadavre avait une tuméfaction considérable à la face; à la partie antérieure du cou, une incision transversale de deux pouces d’étendue, sur deux lignes de profondeur, provenant d’un instrument tranchant. Du reste, le médecin reconnut que cette incision n’intéressait que les tégumens du cou; que le larynx et la trachée-artère avaient été respectés, et que toutes les autres parties du corps étaient dans un état sain. La mort n’avait été occasionnée que par l’asphyxie, suite inévitable de l’immersion de cette femme dans le puits où elle avait été trouvée.

Lors de la visite que l’on fit dans toute la maison, on trouva un grand couteau appelé taille-pain, offrant sur l’un des deux côtés de la lame deux petites taches de sang, l’une à deux pouces environ de la pointe, l’autre près du taillant. On remarqua dans la grange un petit tas de paille d’avoine; plusieurs pailles étant ensanglantées, on remua le tout, et l’on trouva dessous de l’avoine non vannée, sous laquelle on découvrit, en différens endroits, des places d’environ sept pouces de diamètre, couvertes de sang frais et non encore coagulé.

Cependant la nouvelle de la mort tragique de Madeleine Poirot avait pénétré, dès le 12 février, dans les prisons de Toul. Claude Vuillaume, en l’apprenant, avait fait éclater tous les transports de la douleur la plus vraie. Pour le consoler, on lui fit observer qu’il devait s’estimer heureux d’avoir été en prison au moment de cette catastrophe, et que s’il eût été libre, on n’aurait pas manqué de lui imputer la mort de sa femme. Vuillaume fit à peine attention à cette réflexion pleine de sens.

On lui permit de se rendre sur-le-champ à Bulligny. Il sortit de la prison vers deux heures, et se mit en route, après avoir repris la roulière qu’il avait laissée la veille dans la maison de Martin.

Arrivé à Crésille, lieu de sa naissance, on l’entoure, on lui parle avec intérêt; on lui apprend que déjà l’opinion publique est soulevée contre lui, et que tout Bulligny le désigne hautement comme le meurtrier de sa femme. Accablé de ce coup imprévu, il n’a plus le courage de poursuivre sa route; et les sollicitations de sa famille le déterminent à passer la nuit à Crésille. Le lendemain cependant, il se rend à Bulligny, accompagné de deux de ses parens. Il se présente à la porte de sa maison; il en est repoussé par la garde qui y est établie. A peine est-il retiré dans la maison d’un de ses voisins, qu’un gendarme paraît, porteur d’un mandat d’amener décerné contre lui. Vuillaume obéit sans murmurer; c’est alors qu’il est traîné au milieu d’une foule curieusement stupide, avec tout l’appareil de la justice, pour être mis en présence du cadavre de Madeleine Poirot.

Il subit ensuite son premier interrogatoire, sa réponse fut décisive; il avait passé la nuit du 11 au 12 février dans les prisons de Toul; il y était entré à sept heures du soir, et n’en était sorti que le lendemain à sept heures après-midi, comment pouvait-il être soupçonné du crime dont on cherchait l’auteur? Le magistrat de sûreté, d’après cette réponse, devait, aux termes de la loi, mettre sur-le-champ le prévenu en liberté, ou bien il devait approfondir la vérité de cette assertion. Jamais alibi n’avait été plus circonstancié et plus facile à vérifier. Vingt témoins pouvaient à l’instant même déposer du fait, et toutes leurs déclarations auraient été à la décharge du prévenu. Mais il semblait que l’on s’occupât moins de s’enquérir du crime que de trouver un coupable.

L’instruction s’ouvrit. Le directeur du jury se transporta à Bulligny, et reçut les dépositions de dix-neuf témoins qui ne firent que rapporter les plaintes que Madeleine Poirot avait faites sur les procédés de son mari. Les informations se continuèrent pendant le cours des mois de février, mars et avril. Plus de soixante-dix témoins furent entendus. On recueillit des bruits vagues, de misérables ouï-dire. Beaucoup de gens désignaient par leurs noms des gens qui avaient rencontré Vuillaume dans la nuit du 11 au 12 février, entre Toul et Bulligny. On en citait d’autres qui l’avaient vu à Bulligny même. On allait même jusqu’à dire qu’on avait aperçu de la lumière dans sa grange; mais tous ces récits mensongers tombaient d’eux-mêmes dès qu’on essayait de remonter à leur source.

Parmi ces nombreux témoins, il en est deux qu’il faut distinguer: Jean-Baptiste Boileau, qui avait partagé le lit de Vuillaume pendant la nuit du 11 au 12, et Jean-Baptiste Masson, qui avait couché, comme eux, dans la chambre de la pistole.