Croira-t-on que ces deux hommes qui avaient partagé la prison de Vuillaume, aient pu devenir ses deux plus terribles accusateurs? Dans les premiers momens, Boileau avait publié hautement l’innocence de Claude Vuillaume; mais plus tard, appelé à déposer, il dit que Vuillaume était sorti de la pistole pendant la nuit. Selon Masson, qui allait encore bien plus loin, Vuillaume ne s’était pas couché, ce qui était contredit par la déposition de Boileau; il l’avait vu sortir entre dix et onze heures; quelqu’un était venu lui ouvrir la porte fermée en dehors, et Claude Vuillaume n’était rentré qu’à six heures du matin.
On sait que cinq personnes avaient occupé, en même temps que l’accusé, la chambre de la pistole. Comment se faisait-il que l’on jugeât à propos de n’en entendre que deux?
Les débats ont fourni la preuve que Boileau et Masson avaient été vivement sollicités par un ennemi de Vuillaume, de faire des déclarations qui pussent le perdre. On reçut aussi les déclarations de trois prisonniers qui disaient avoir entendu ouvrir, le 12 février, vers quatre heures du matin, la grande porte qui ferme la prison sur la rue, en avant de la porte d’entrée. Par la réunion de ces prétendues preuves, on jugea que l’instruction était complète, et l’accusation fut admise le 10 mai.
Cependant Claude Vuillaume, languissant au fond d’un cachot froid et malsain, fut attaqué d’une maladie violente qui mit ses jours en danger. Il était dans les accès de cette maladie et en proie au délire de la fièvre, lorsqu’il fut appelé pour subir son quatrième interrogatoire. On le porta, à force de bras, dans la salle d’instruction; mais il lui fut impossible de répondre aux questions qui lui furent adressées. On prétendit, à cause du délire qui lui dictait ses paroles, qu’il feignait d’être en démence. Cependant, comme le dit le zélé défenseur de Vuillaume, qu’était-il besoin de feindre? Toute la défense de Vuillaume ne se réduisait-elle pas à ces mots: «J’étais en prison.»
Le 16 juillet, les débats s’ouvrirent devant la cour de justice criminelle de Nancy, et se continuèrent pendant trois jours entiers. Vuillaume soutint cette cruelle épreuve avec toute la fermeté qui convient à l’innocence. De leur côté, ses ennemis ne négligèrent rien pour assurer leur triomphe. A leur tête se faisait remarquer le nommé Habémont, adjoint au maire de Bulligny, lâche instigateur des lâches témoins Boileau et Masson. Soixante-quatre témoins à charge furent entendus. Les jurés, ignorant la haine qui poursuivait sourdement l’accusé, entraînés par tant de témoignages, déclarèrent Vuillaume coupable; c’était le condamner à mort. Le malheureux, après avoir entendu la fatale sentence, fut replongé dans son cachot, qui ne devait peut-être se rouvrir pour lui que le jour de son supplice.
Ce jugement présentait quelque chose de monstrueux. Certes, nous ne voulons point entacher la conscience des jurés qui l’avaient fait prononcer, encore moins faire le procès à la grande et généreuse institution du jury; mais encore est-il pour le moins fort étrange qu’un homme ait été condamné à mort sur les dépositions de témoins qui, ayant varié, ne méritaient aucune confiance. Le plus sévère de nos criminalistes, Muyart de Vouglans, dit qu’on ne doit avoir aucun égard à des dépositions qui seraient fondées sur le faux ou sur la calomnie, comme sont celles des témoins qui varient ou se contredisent dans leurs dépositions. Dans d’autres temps, quelquefois il n’en fallait pas davantage pour faire retomber sur les accusateurs tout le poids de l’indignation et de la vengeance publique.
Heureusement pour Vuillaume que la cour suprême accueillit son pourvoi, cassa, pour vice de forme, par arrêt du 7 septembre 1809, le jugement rendu par la cour criminelle de Nancy, et renvoya l’accusé devant la cour criminelle de Metz.
Déjà l’opinion publique avait été éclairée par un lumineux mémoire de M. Bresson, avocat de Vuillaume; la justice et la raison avaient succédé aux fureurs de la prévention; les jurés de Nancy voyaient eux-mêmes avec satisfaction que leur décision allait être livrée à un nouvel examen. L’avocat avait prouvé qu’il n’y avait pas de corps de délit; que la mort de Madeleine Poirot était le résultat d’un suicide, et non d’un assassinat; et que même, dans la supposition où cette femme aurait été assassinée, il eût fallu forcément chercher un autre coupable que son mari.
Les jurés de Metz apprécièrent facilement tout ce qu’il y avait d’inique et d’absurde dans le premier jugement. Leur réponse fut unanime: ils déclarèrent Vuillaume innocent, et la cour de Metz s’empressa de prononcer son acquittement.
Nous avons déjà désigné le misérable qui avait suscité les deux témoins dont les dépositions avaient été sur le point de faire traîner Vuillaume à l’échafaud. Notre récit serait incomplet si nous ne le faisions pas mieux connaître à nos lecteurs. Cet Habémont, adjoint du maire de Bulligny, avait été domestique à Paris. Il était venu à Bulligny avec une réputation suspecte. Il avait été zélé partisan du système de la terreur pendant la révolution, et se faisait encore redouter de ses concitoyens par son caractère haineux et vindicatif.