Le 14 août 1796, Jean Martineau, homme d’affaires du sieur et de la dame Voyneau, étant allé, par hazard, dans la ville de Nantes, vit, chez la dame Clavier, l’enfant qu’elle avait adopté, le reconnut pour le fils de ses patrons, et s’empressa d’annoncer cette nouvelle à sa maîtresse: il y avait de quoi faire bondir de joie et de saisissement le cœur d’une mère ordinaire; mais celle-ci demeura toujours, suivant l’accusation, froide, indifférente, prétendant que son fils n’existait plus. On ajoutait même qu’elle ne fit aucune démarche pour s’assurer de la vérité.

La demoiselle d’Orioux, tante de l’enfant, ne partageant pas cette insensibilité, vola aussitôt à Nantes, se rendit chez la dame Clavier, reconnut son neveu, le pressa sur son sein, et protesta qu’elle ne l’abandonnerait jamais. Elle était accompagnée d’une dame Constantin, qui avait vu habituellement Auguste à Fontenay, et qui le reconnut aussi sans peine.

Bientôt le bruit de cette découverte devient la nouvelle de toute la ville de Fontenay; l’opinion publique, qui, comme l’on sait, se passionne si facilement pour tout ce qui est extraordinaire, se prononce avec énergie contre l’insouciance inexcusable de la dame Voyneau, qui se voit enfin forcée de faire le voyage de Nantes. Elle y arrive, se présente chez la dame Clavier, voit l’enfant, l’examine, et persiste à dire que ce n’est pas le sien, tandis qu’un vieux domestique, dont elle était accompagnée venait, a-t-on dit, d’être reconnu spontanément et nommé par cet enfant, qu’il avait reconnu lui-même.

La demoiselle d’Orioux et la dame Clavier réunirent leurs efforts en faveur d’Auguste. On lui nomma un tuteur, en l’absence du sieur Voyneau, qui était émigré depuis long-temps; un procès s’engage contre la mère.

Pour repousser cette première attaque, la dame Voyneau produisit un acte de décès, rédigé par le juge de paix de La Gaubretière, le 18 février 1795, duquel il résultait que plusieurs habitans avaient déclaré qu’un enfant du nom d’Auguste, accompagné d’une gouvernante nommée Rose Seguin, avait été massacré par des soldats, le 28 février 1794. Elle soutint, en outre, que l’enfant qu’on voulait la forcer de reconnaître, était fils d’un nommé Pasti, meunier dans le département de la Vendée.

La femme Pasti et une de ses parentes furent appelées; la première ne reconnut pas l’enfant d’une manière très-positive; la seconde se prononça plus formellement.

Mais on opposait à ces déclarations l’hésitation de la prétendue mère, l’indifférence qu’elle avait montrée en voyant l’enfant, son refus de le réclamer d’une manière expresse, et enfin la certitude que l’enfant de Pasti avait les cheveux très-noirs, tandis qu’Auguste les avait très-blonds. Quant à l’acte de mort du 18 février 1795, on allégua qu’il avait été fait un an après le massacre de La Gaubretière; qu’il avait été rédigé sur la déclaration de plusieurs témoins qui n’avaient pas connu le jeune Voyneau; et que cette pièce méritait, d’ailleurs, d’autant moins de confiance, que l’enfant à qui ils avaient donné le nom d’Auguste était désigné comme ayant les cheveux noirs, ce qui excluait l’identité, puisqu’il était constant que la chevelure de celui-ci était blonde. Il fut prouvé d’ailleurs que la femme Pasti et sa parente avaient passé la journée entière qui précéda leur comparution, chez la dame Voyneau, et qu’elle avait eu une très-longue conférence avec ses conseils.

Après une instruction longue et minutieuse, un jugement du tribunal de Fontenay, en date du 24 nivose an 6 (13 janvier 1798) proclama l’enfant fils de la dame Voyneau. L’appel de cette décision ayant été porté devant le tribunal du département des Deux-Sèvres, à Niort; elle fut confirmée, après quinze audiences de plaidoiries.

Tout paraissait donc irrévocablement terminé pour l’état de ce jeune enfant, lorsque le sieur Voyneau père, rentré en France, à la faveur de l’amnistie accordée aux émigrés, indigné de se voir forcément le père d’un enfant qui lui était étranger, protesta contre les deux jugemens rendus.

En partant pour la terre d’exil, il avait laissé un fils nommé Auguste, âgé d’environ deux ans; il trouvait à son retour un enfant du même nom; mais, instruit par sa femme de ce qui s’était passé en son absence, et jaloux de faire rendre hommage à la vérité, il attaqua le jugement souverain du tribunal de Niort par la voie de la tierce-opposition; de sorte que la cour de Poitiers eut à juger si la résurrection du père, frappé de mort civile jusqu’à l’amnistie, devait ravir au fils, s’il était vrai qu’il ne fût pas mort, son existence sociale.