Par arrêt du 23 juillet 1806, la cour de Poitiers déclara le sieur Voyneau non recevable dans sa tierce-opposition. Il était facile de présumer que cet arrêt ne mettrait pas un terme aux justes prétentions du sieur Voyneau, il se détermina donc à dénoncer au tribunal suprême la décision de la cour de Poitiers. Le ministère public conclut encore en faveur de l’enfant, et se fonda principalement sur l’indivisibilité de la chose jugée; mais la cour, après en avoir délibéré dans ses séances des 5 et 6 janvier 1809, prononça dans le sens contraire. La décision de la cour de Poitiers fut annulée, et les parties furent renvoyées devant la cour d’Orléans.

Au moment où fut rendu cet arrêt, le prétendu Auguste Voyneau était sous nos victorieux étendards; il venait de se couvrir de gloire dans une bataille encore récente; il donnait les plus grandes espérances. Il n’était pas vraisemblable que le sieur Voyneau eût voulu se dépouiller de tous les sentimens de la nature, de l’amour-propre même, qui est ordinairement la dernière chose qui s’éteigne en nous, et ne se fût pas empressé de reconnaître pour son fils ce jeune homme, couronné des lauriers de la victoire, si de puissantes raisons ne l’eussent pas repoussé de son sein, comme lui étant tout à fait étranger.

Cette affaire, portée devant la cour d’Orléans, ne tarda pas à prendre une face tout-à-fait opposée à celle qu’elle avait eue jusqu’à ce moment aux yeux du public. M. Moreau, avocat du sieur Voyneau, s’attacha d’abord à faire ressortir les jeux cruels et bizarres de la crédulité populaire. Il fit voir que, lorsque la dame Voyneau avait succombé sous le poids des préventions du vulgaire, ces préventions étaient portées à ce degré d’exaltation qui laisse si peu d’empire à la raison, à la morale et à la justice. C’était alors une sorte de vertu de mépriser les droits du sang et la distribution des rangs dans la société. Il convenait d’ailleurs au système de nivellement et d’égalité qui dominait alors, que l’enfant d’une maison distinguée pût être remplacé par l’enfant égaré d’un paysan, et que celui-ci passât brusquement de la misère à une honorable aisance.

«Voilà, disait l’avocat, les dispositions qui ont fait naître et favorisé l’odieux projet de substituer Grégoire Pasti à Auguste Voyneau, et de le jeter dans les bras de la dame Voyneau, à la place du fils qu’elle avait perdu.

«M. Voyneau était absent; il se trouvait inscrit sur la liste des émigrés; on eut la coupable pensée qu’on n’avait rien à ménager avec lui ni les siens.

«Ce projet intéressait la dame Clavier, qui, croyant pouvoir choisir entre deux mères, rejette celle qui n’a rien, et adopte celle avec laquelle elle peut mettre à très-haut prix les soins qu’elle a donnés à l’élève dont elle veut se débarrasser.»

L’avocat parla ensuite des manœuvres employées pour faire réussir devant les premiers juges cette singulière et criminelle entreprise.

«C’est alors, dit-il, que des meneurs échauffèrent les esprits: on donna cet enfant en spectacle; on l’endoctrina pour l’accomplissement des desseins qu’on avait sur lui; on trouva des témoins bénévoles, on en instruisit de crédules, qui se dévouèrent; et à ceux qui résistaient en faveur de la vérité, on leur disait: Si vous croyez que ce n’est pas le petit Voyneau, ne le dites pas; vous feriez tort à cet innocent

Vint ensuite l’explication de l’illusion de la demoiselle d’Orioux. Cette illusion sur l’existence de son neveu était si forte d’abord, qu’entraînée par un caractère ardent et impétueux, cette demoiselle aurait voulu la faire passer dans tous les esprits; et cette séduction, tout à la fois innocente et funeste, avait commencé par les domestiques de sa maison. La demoiselle d’Orioux avait bien remarqué des différences notables entre son neveu et l’enfant qu’on lui présentait; mais, comme ce que le cœur approuve l’esprit l’adopte par entraînement, elle s’était laissée surprendre par quelques traits communs à tous les enfans du même âge. Elle conserva cette erreur jusqu’à ce que, dans les villages de La Gaubretière et de La Fauconnière, elle eut soigneusement recueilli, de la bouche d’une foule de témoins irrécusables, les détails de la mort et de la sépulture de son neveu. C’est alors qu’elle eut la noble franchise de désavouer une reconnaissance qui n’avait jamais été exempte de doute, et qui fut toujours l’erreur d’une imagination exaltée. Alors elle avait rendu hommage à la courageuse et noble résistance de la dame Voyneau, sa belle-sœur, en se reprochant à elle-même d’avoir trop légèrement cédé aux premiers mouvemens d’une fausse sensibilité.

Il était prouvé que c’étaient les servantes de cette demoiselle qui, sur la foi de leur maîtresse, avaient reconnu, dans la personne d’Auguste, le fils Voyneau, qu’elles n’avaient vu que momentanément à un intervalle de quatre années. C’étaient ces mêmes servantes qui, assistées de la veuve Clavier et de quelques autres femmes d’un esprit faible et d’une tête exaltée, avaient promené cet enfant dans les lieux jadis habités, pendant quelques mois, par le fils Voyneau; et qui, après lui avoir attribué des reconnaissances locales que leur aveugle prévention avait provoquées par des demandes faites de manière à commander les réponses, les avaient racontées comme autant de merveilles, à d’autres personnes associées par elles à la cause de leur protégé.