Le sieur Voyneau fournit également la preuve que l’acte mortuaire de son fils, dressé dans une forme probante, avait été extrait d’un registre reconnu comme public, et devait prévaloir contre les preuves testimoniales et les exclure, tant qu’on n’avait pas fait prononcer la nullité de l’acte contenant, par écrit, la preuve contraire.
On mit en regard le signalement des deux enfans, tel qu’il avait été présenté aux premiers juges, et tel qu’il avait été justifié par les enquêtes.
D’après ce signalement, les sourcils d’Auguste étaient très-peu garnis, et ses yeux petits, roux et enfoncés. Voyneau avait, au contraire, des sourcils épais et de grands yeux bleus à fleur de tête. Cette différence essentielle était reconnue par tous les témoins. Auguste portait au front, du côté droit, à la racine des cheveux, une cicatrice occasionée par une chûte. Voyneau avait au front une cicatrice, suite d’un pareil accident, mais elle était à gauche, et se perdait dans le sourcil. Des témoins irrécusables attestaient aussi cette dissemblance. Auguste portait, dit-on, un signe au-dessous du sein droit. Ce signe n’existait pas sur Voyneau, qui n’en avait aucun. Les nourrices et les habitués de la maison paternelle le déclaraient.
Enfin, Voyneau avait eu la petite vérole au mois d’octobre 1793; les ravages de cette maladie avaient laissé sur son visage des traces ineffaçables; elles étaient apparentes pour tout le village de La Fauconnière, à l’époque du mois de février 1794, peu de jours avant qu’il pérît. Auguste, au contraire, n’avait pas le moindre vestige de cette maladie, lorsqu’il était entré chez la veuve Clavier, et qu’il avait paru devant les premiers juges. Il n’avait eu la petite vérole que depuis les jugemens attaqués, et dans la maison de son tuteur. Tels étaient les deux individus que l’on voulait identifier et confondre.
Pour achever de convaincre les juges, on produisit une déposition d’un grand poids; c’était celle d’Anne Pasti, nièce de la meunière dont nous avons parlé. Cette fille avait déclaré que l’enfant qui se disait Voyneau n’était autre que son cousin Grégoire Pasti; qu’il avait été arraché de ses bras dans un chemin qui conduit de La Chesnaye à Sainte-Pezanne, par un volontaire faisant partie de la troupe qui escortait un convoi; que cet enfant avait été placé dans une charrette avec deux autres petits enfans qui étaient de la métairie de Champ-Blanc; qu’elle avait plus tard reconnu cet enfant chez la veuve Clavier, et qu’après l’avoir examiné bien attentivement, elle persistait à dire que c’était Grégoire Pasti.
Éclairée par la discussion lumineuse de l’avocat, et par la production de témoignages nombreux et irrécusables, la Cour d’Orléans rendit, le 29 juin 1810, un arrêt par lequel, après avoir rappelé tous les vices de l’enquête faite en faveur de l’enfant, elle fit défense au réclamant de se dire et qualifier Louis-Auguste-René Voyneau, fils de Louis-Athanase-François Voyneau et de Marie Honorée Monsorbier, son épouse; ordonna que ladite qualification de Voyneau serait rayée de tous actes et registres où elle aurait pu être prise et donnée, et le condamna à rendre et restituer au sieur Voyneau les sommes qui seraient justifiées avoir été payées à titre de provision ou autrement, en vertu des jugemens rétractés.
Cette décision, rendue après une longue délibération et sur les conclusions conformes du ministère public, dut donc effacer jusqu’à la plus légère trace des soupçons outrageans qui s’étaient élevés sur le compte des sieur et dame Voyneau. Ils avaient eu long-temps à souffrir de toute l’influence des deux jugemens qui, en introduisant un étranger dans leur famille, les avaient signalés comme des violateurs des lois les plus saintes de la nature. L’arrêt de la cour d’Orléans les affranchit de cette tyrannie de l’opinion, ce fut, en même temps, un solennel hommage rendu à l’excellence des sentimens attachés à la maternité. C’était presque déclarer, d’une manière implicite, qu’une mère était incapable de désavouer son enfant, et que, d’un autre côté, il était impossible, même à la plus parfaite ressemblance, de tromper ses yeux ni son cœur.