La révolution française, ce formidable et sanglant cataclysme, qui devait produire, avec le temps, tant d’améliorations importantes, avait commencé par confondre tous les rangs et toutes les classes. Cette confusion, œuvre de la violence et du débordement général des idées, ne pouvait manquer de donner naissance à bien des désordres. Le mépris des anciennes croyances religieuses, la violation des plus saintes lois de la morale, la théorie des droits de l’homme exploitée par quelques-uns, sans égard pour les droits d’un grand nombre, le déplacement et la dispersion des fortunes, avaient jeté dans tous les esprits une sorte de frénésie qui devait y laisser des traces de longue durée. Un des résultats les plus immédiats de cet état de choses, résultat qui est une des plaies de la société actuelle, c’était le désir universel de s’enrichir, comme par enchantement; comme si la richesse (nous parlons de celle qui est légitimement acquise) n’était pas d’ordinaire le fruit du temps, du travail et de l’économie. Vint ensuite un système général d’éducation qui, pour les femmes surtout, produisit les effets les plus nuisibles. Il n’y eut plus de fille de si petit bourgeois qui, avec ses talens et ses arts d’agrément, ne se crût digne de briller dans le monde, et de devenir la femme de quelque grand personnage. Toutes les jeunes têtes de nos demoiselles de pensionnats, rougissant de l’obscurité de leurs parens, séduites par le clinquant des honneurs et de la gloriole, entretenues dans ces idées par de dangereuses lectures, ne rêvaient de bonheur possible que dans l’éclat d’une haute condition; de là tant de honteuses passions dont les exemples ne manquent pas; de là tant de malheurs domestiques qui ont agité la société et attristé l’observateur. Telle fut aussi la principale source des criminels égaremens de la dame Levaillant et de l’odieuse flétrissure qui demeure attachée à son nom.

Lors de la formation du fameux camp de Boulogne, Levaillant fut attaché, comme capitaine-adjoint, à l’état-major général de l’armée. Étant en garnison à Saint-Omer, il fut logé chez Brutinel, ancien marchand retiré du commerce, et ne tarda pas à être épris des charmes de sa fille. Il écrivit sur-le-champ à sa mère, mariée en secondes noces à M. Chénié, receveur des contributions à Paris, pour la prier de consentir à son mariage avec la demoiselle Brutinel.

La dame Chénié prit des renseignemens sur la famille Brutinel, et ceux qu’elle reçut ne l’ayant pas satisfaite, elle refusa son consentement. Vainement Levaillant renouvela ses instances; elles furent toutes infructueuses: malheureusement les représentations, les ordres de sa mère ne le furent pas moins. Levaillant, se trouvant âgé de vingt-cinq ans, usa de la faculté que lui accordait la loi, il fit faire à sa mère trois sommations respectueuses, et se maria le 10 thermidor an XII.

Il paraît que les illusions de bonheur que s’étaient faites les deux époux s’évanouirent presqu’aussitôt qu’ils furent unis. D’ailleurs, Levaillant eut à se plaindre de son beau-père. Puis la demoiselle Brutinel, déçue dans ses espérances, parce que son mari, qui avait trompé la confiance de ses chefs, n’était plus en activité de service, et ne jouissait plus que d’un traitement de réforme très-modique, vint joindre ses reproches aux mauvais procédés de son père. Voici ce qu’elle écrivait à son mari, à la date du 11 janvier 1808:

«Tu me donnes un exposé de ta situation qui n’est guère brillante; je ne vois que dix-sept cents francs de réel. Tu supposes ensuite quinze cents francs pour une place; ce sont les appointemens d’un commis: je n’y consentirai jamais. Je ne veux pas bien décidément être la femme d’un être aussi subalterne: je préférerais renoncer à l’existence. Tu comptes sur douze cents francs de mon père, que nous n’aurons jamais, sans que tu cherches à te distinguer en ayant un état honorable; il s’est expliqué là-dessus ouvertement. Il faut, Levaillant, que je t’aime bien fortement pour pouvoir te pardonner le malheur dans lequel tu me réduis. En vérité, j’en perdrai la tête, si l’espoir ne renaît dans mon cœur; car j’ai l’âme bien grande, souviens-t-en, et je ne saurais supporter un état abject. Combien tu es loin de me ressembler!... Pour obtenir la plus petite faveur qui me fera distinguer d’un être vulgaire, je me jetterais dix fois à genoux, s’il le fallait: ce n’est que l’espoir que je tiendrai un jour un rang sur la terre qui fait que mon cœur se dilate. Avec les idées aussi peu élevées que tu les as, pourquoi m’as-tu épousée, en me berçant d’un espoir que tu ne te sentais pas en état de réaliser? Tu as fait mon malheur, et je ne fais pas ton bonheur, à mon grand regret.»

Nous pourrions citer d’autres lettres à peu près semblables pour le fond des idées: celle-ci suffira pour donner la mesure de l’ambition vaniteuse de la fille d’un petit marchand. Toutes les lettres transcrites dans l’acte d’accusation, ou lues à l’audience, expriment les mêmes regrets, les mêmes sentimens, le même besoin de changer de situation et de rang.

Levaillant revint à Paris après la campagne de 1809, et sa femme partit aussitôt de Saint-Omer pour venir le rejoindre. Elle sollicita alors et elle obtint d’être présentée à la famille de son mari; elle en fut accueillie avec bonté. Mais madame Chénié était heureuse, tant par sa propre fortune que par la place de son mari. Le spectacle de ce bonheur irritait d’autant plus la femme Levaillant, qu’il lui faisait sentir plus vivement sa propre médiocrité, qui déjà la désespérait.

Aussi la haine de cette femme pour madame Chénié croissait-elle chaque jour, et elle arriva enfin à ce point, que le 15 décembre, elle osa déclarer à la fille Magnien, sa femme de chambre, qu’elle voulait faire avaler quelque chose à sa belle-mère.

Si l’on en croit la fille Magnien, elle fit tous ses efforts pour amener la dame Levaillant à renoncer à ce projet criminel; mais tous ses efforts à cet égard furent inutiles; et sa maîtresse, en lui annonçant qu’elle persistait dans sa résolution, lui dit: Je ne vois qu’Adolphe qui puisse me seconder; parlez-lui-en, mais comme si cela venait de vous.

Cet Adolphe était un domestique, l’amant de la fille Magnien, et que, sans doute, à la recommandation de celle-ci, Levaillant avait placé lui-même, depuis peu de temps, auprès de sa mère. Dès le lendemain de cette communication, la fille Magnien fit part à Adolphe de ce que lui avait dit la dame Levaillant. Celui-ci, si toutefois on veut bien ajouter foi à sa déposition, fut d’abord indigné d’une semblable proposition, et crut devoir en prévenir la dame Chénié, qui, dans le premier moment, manifesta le doute qu’il dit avoir exprimé lui-même.