Cependant, le même jour 19 décembre, la femme Levaillant, toujours occupée de son affreux projet, se présenta, avec sa femme de chambre, chez quatre pharmaciens, pour acheter de l’arsenic. Tous refusèrent de lui en vendre; un seul lui vendit de la noix vomique, propre à détruire les rats. La femme Levaillant demanda si cette drogue pouvait faire périr une personne: on lui répondit que non; que d’ailleurs l’amertume et le mauvais goût de cette substance préviendraient les personnes qui seraient exposées à en prendre.

Alors elle essaya de fabriquer elle-même du poison, en faisant infuser de la monnaie de cuivre dans du vinaigre et du sel, et dit à la fille Magnien, à qui elle fit part de ce procédé, qu’elle était déjà parvenue à rendre aussi blanc que l’arsenic le vert-de-gris qu’elle en retirait. Elle lui témoigna ses craintes au sujet de l’insuffisance de ce poison, et ajouta: Si je pouvais m’en procurer, j’emploierais du sublimé corrosif; c’est le poison qu’employait la Brinvilliers dans ses grandes expéditions.

Quelques jours après, pour essayer la force de celui qu’elle avait fabriqué, elle en mit dans un plat de haricots qu’elle avait fait prendre chez le traiteur. Elle n’y toucha point, non plus que son mari; mais la fille Magnien en ayant mangé, elle fut très-incommodée. Selon sa déclaration, elle avait remarqué que l’assaisonnement de ces légumes était extrêmement âcre; qu’il prenait à la gorge, et semblait y allumer un feu dévorant, ainsi que dans l’estomac. Elle éprouva, après le dîner un malaise général; il lui prit des éblouissemens, une grande faiblesse et des mouvemens convulsifs dans les bras et dans les doigts; il se manifesta, en outre, de l’enflure à l’estomac et au nombril; puis des évanouissemens eurent lieu. Enfin, la fille Magnien, se rappelant que sa maîtresse avait fabriqué du poison, soupçonna qu’on avait voulu en faire l’essai sur elle. Dès le premier moment de son indisposition, elle avait pris du vin, de l’eau-de-vie et de l’eau de Cologne; mais ses douleurs n’ayant fait qu’augmenter avec de pareils remèdes, elle but beaucoup de lait, ce qui lui procura un grand soulagement. Peu après, elle vomit tout ce qu’elle avait mangé, et s’aperçut que les alimens qu’elle rendait étaient d’une amertume extrême, et lui picotaient le palais et la bouche; cependant, elle ne parla point de cet accident, ce jour-là, aux sieur et dame Levaillant; et elle eut encore avec eux la même réserve, elle garda le même silence, lorsque, quelques jours après, elle les entendit se disputer, parce que la femme Levaillant voulait recommencer l’épreuve du poison sur elle, en en mettant sur une carpe frite, et que son mari s’y opposait. Mais un autre jour que la fille Magnien causait avec sa maîtresse et que celle-ci lui parlait de poison, elle lui dit: Ne me croyez pas assez imbécille pour ne m’être pas aperçue qu’on avait mis quelque chose dans les haricots qu’on m’a donnés, il m’ont rendu très-malade. Cette observation fit rougir de confusion la femme Levaillant, qui se cacha dans son schall, et répondit: cela vient sans doute de la malpropreté du traiteur.—Non, répliqua la fille Magnien; je me suis informée si d’autres personnes avaient été incommodées, et cela n’est arrivé qu’à moi seule. La conversation changea; mais, la fille Magnien ayant reparlé, quelque temps après, du vert-de-gris, la femme Levaillant lui répondit: Voyez si une très-petite quantité de vert-de-gris vous a fait tant de mal, ce que doit faire une forte dose.

Que de choses invraisemblables dans ce récit de la fille Magnien! Est-il croyable qu’ayant soupçonné d’avoir été empoisonnée, elle n’ait pas parlé de cet accident? Qui pourra croire qu’avec de semblables motifs, elle ne sortit pas sur-le-champ de cette maison? Toute autre n’aurait-elle pas abandonné sa maîtresse, et porté plainte? Ces objections n’affaiblissent pas sans doute la principale accusation portée contre la dame Levaillant; mais quelle idée peut-on se former de la moralité de la fille Magnien?

Il paraît, au surplus, et toujours d’après la déclaration de la fille Magnien, que c’était à Saint-Omer même que la femme Levaillant avait conçu son projet d’empoisonnement; car un sieur Marescot lui ayant un jour demandé quel était le but de son voyage, elle lui avait répondu: C’est mon secret.

Quoi qu’il en soit, Adolphe, à qui la femme Levaillant avait fait écrire de venir chez elle le 22, s’y rendit. Seule avec lui et la fille Magnien, elle lui communiqua ses intentions, et lui dit qu’elle comptait sur lui pour les remplir. Adolphe appuya sa tête sur sa main, comme s’il eût voulu réfléchir. La dame Levaillant dit alors à sa femme de chambre: Voilà Adolphe qui réfléchit; il a raison, car, s’il n’a pas assez de courage pour exécuter ce que je lui propose, j’attendrai la saison des fraises, et j’empoisonnerai la dame Chénié au moyen de ce fruit. Adolphe, voyant que, s’il n’avait pas l’air de se prêter à ses vues, il ne pourrait en arrêter l’exécution, dit: Oui, je réfléchis; mais j’aurai le courage de faire ce que vous voudrez. Ensuite, et toujours dans l’intention de l’en détourner, il prétendait qu’il lui avait fait observer qu’elle ne retirerait qu’un médiocre bénéfice de cet empoisonnement, la dame Chénié ayant donné tout son bien à son mari. La dame Levaillant répondit que, les choses étant ainsi, il faudrait aussi empoisonner M. Chénié, et demanda à Adolphe s’il se sentirait le courage de le faire. Celui-ci répliqua que, l’ayant bien pour un individu, il l’aurait également pour deux.

Satisfaite de cette réponse, la femme Levaillant parla alors du mode d’exécution et de ses suites; elle voulait que, le soir du 1er janvier, Adolphe jetât le poison qu’elle lui donnerait dans l’eau tirée à clair qui aurait servi à faire bouillir le marc de café, afin que cette substance eût le temps de se dissoudre, et d’opérer l’effet qu’elle en attendait, lorsqu’on ferait, avec cette eau, le café pour le lendemain. Elle ajouta qu’elle choisissait ce jour-là, parce que les demoiselles Lucotte, petites-filles de la dame Chénié, viendraient voir leur grand’mère, et que, comme la dame Chénié avait des difficultés très-grandes avec leur mère, on pourrait soupçonner ses petites-filles de l’empoisonnement.

Ensuite, elle fit observer à Adolphe qu’il pourrait être incarcéré; mais qu’il n’avait qu’à se tenir ferme, et toujours nier, qu’il ne lui en arriverait aucun mal. Elle ajouta que, lorsque la cuisinière aurait terminé son service, il fallait qu’il passât du vinaigre dans les casseroles, afin qu’en y apercevant du vert-de-gris, on pût imputer encore à la négligence l’empoisonnement des sieur et dame Chénié; que, sans doute, lorsque l’effet du poison se ferait sentir, on l’enverrait, lui Adolphe, chercher un médecin; qu’il faudrait bien qu’il y allât, mais qu’il ferait un grand tour dans la ville, afin de laisser au poison le temps d’agir. Elle termina, en disant à Adolphe qu’elle ne pourrait lui remettre le poison que le 29 décembre. Elle comptait, en effet, en recevoir à cette époque; car, suivant ses confidences à la fille Magnien, elle avait écrit au sieur Brutinel, son père, à Saint-Omer, pour le prier de lui envoyer huit ou dix grains d’arsenic, en lui annonçant que c’était pour se défaire de deux têtes qui la rendaient bien malheureuse. Le 27, la femme Levaillant reçut de Saint-Omer deux lettres contenant deux petits paquets, l’un d’arsenic, l’autre d’opium. Elle les confia à sa femme de chambre, pour les garder jusqu’au 29, jour fixé pour les remettre à Adolphe.

La déclaration de la fille Magnien portait encore que la femme Levaillant, tout occupée de son projet, lui dit qu’aussitôt qu’elle apprendrait la mort des sieur et dame Chénié, elle prendrait le cabriolet du sieur d’Argenvillers, et le prierait de l’accompagner dans les démarches qu’elle ferait pour solliciter, en faveur de son mari, la place du sieur Chénié. Un autre jour, elle dit à la même fille que, si son mari ne la rendait pas heureuse, elle trouverait bien le moyen de s’en défaire, et qu’alors son père serait avec elle.

Que la plupart de ces propos atroces aient été tenus par la dame Levaillant, ou qu’ils soient de l’invention de la fille Magnien, ils n’en révoltent pas moins; on ne peut croire à tant de perversité; on frémit malgré soi, en examinant tous ces calculs, toutes ces combinaisons, toutes ces prévisions du crime.