Le 29, la femme Levaillant remit les paquets de poison à Adolphe; ils étaient dans une petite boîte d’argent. Elle renouvela ses instructions à son agent, lui donna sept pièces de cinq francs, lui promit en outre deux cents louis et cent à la fille Magnien. Adolphe lui ayant demandé si son mari était du complot, elle répondit que non, mais qu’on ne devait pas le craindre, parce qu’il donnerait bien cent louis de récompense à celui qui l’aurait exécuté.

A peine Adolphe fut-il rentré chez la dame Chénié, qu’il lui rendit compte de tout ce qui venait de se passer, et lui remit les sept pièces de cinq francs, ainsi que la boîte qui renfermait le poison. Cette dame alla le lendemain même faire sa déclaration à la préfecture de police, et le 31, elle y envoya Adolphe pour faire aussi la sienne.

Le 1er janvier, la femme Levaillant, après avoir été faire visite à sa belle-mère, dit à la fille Magnien: Ces petites mâtines (en parlant des demoiselles Lucotte), ne sont pas venues, et cela me gêne dans l’exécution de mon projet; mais, comme une chose retardée manque souvent, il faut que cela aille. Au surplus, j’ai aperçu un moyen d’exécution dont je pourrai user par moi-même, si celui-ci manque.

Le même jour, après s’être concertée avec la police, la dame Chénié reçut à dîner chez elle son fils et sa femme. Cette dernière avait annoncé à Adolphe qu’elle avait encore à lui parler; et il avait été convenu entre eux que, quand il entrerait dans le salon sous un prétexte quelconque, et qu’il frapperait sur le fauteuil de la dame Levaillant, cela voudrait dire qu’elle pouvait sortir et s’entretenir avec lui. Après le dîner, le signal convenu fut en effet donné; la femme Levaillant sortit, et Adolphe la conduisit dans une pièce près de laquelle la dame Chénié avait fait cacher deux personnes: les sieurs Bouvard et Beaupoil-Saint-Aulaire.

Adolphe dit à la femme Levaillant: «Vous voyez, madame, que les demoiselles Lucotte ne sont pas venues et ne viendront pas.—Il faut, répondit-elle, suspendre l’exécution et la remettre à un autre jour.» Adolphe lui dit ensuite: «Madame, votre argent et vos promesses ne pourront pas me dédommager de ce que vous avez fait à ma bonne amie; vous l’avez empoisonnée.—Pourquoi en a-t-elle mangé? répondit la femme Levaillant; d’ailleurs il n’y avait rien à craindre pour ses jours, la dose était trop faible; ce n’était qu’un simple essai, afin de m’assurer de l’effet du poison.»

En ce moment, une des personnes cachées dans la pièce voisine, ayant fait un mouvement, la femme Levaillant fut épouvantée et voulut sortir; mais voyant que la porte était fermée, elle se jeta aux genoux d’Adolphe, en lui disant: Vous me perdez, rendez-moi la boîte; je renonce à tout. Adolphe toussa; les deux personnes apostées sortirent à ce signal, et parurent dans la chambre. La femme Levaillant se remit aussitôt, et demanda au sieur Saint-Aulaire ce qu’il lui voulait: «Rien, répondit-il.»

Alors elle retourna dans le salon, puis en sortit quelques instans après, alla chercher Adolphe dans la salle à manger, l’emmena aux lieux d’aisances, et lui reprocha de l’avoir perdue. Ce fut dans cet instant que la police s’empara de sa personne.

Interrogée plusieurs fois, tant à la préfecture de police que par le magistrat de sûreté et le juge d’instruction, elle varia dans tous ses interrogatoires et souvent dans le même.

D’abord elle avait présenté Adolphe comme le premier instigateur du complot, et comme voulant le mettre à exécution, quoique elle eût fait tous ses efforts pour l’en détourner; mais elle ne persista pas long-temps dans cette accusation; car, le même jour, elle fit une déclaration que nous allons transcrire comme pièce à l’appui des faits articulés jusqu’ici, lesquels, sans cette précaution, pourraient paraître invraisemblables. La voici:

«Il est inutile ici de vous dissimuler la vérité. Si j’ai été coupable, je dois avoir le courage d’en faire l’aveu; j’aurai moins à souffrir, lorsque je l’aurai fait; et j’ose espérer que M. le conseiller d’état préfet voudra bien avoir la bonté d’avoir pitié de moi et de ma jeunesse, à laquelle seule je dois attribuer la conception du projet d’empoisonner monsieur et madame Chénié.