«Je déclare donc que nous étions abreuvés, mon mari et moi d’amertume de la part de madame Chénié. Que, chaque fois que nous la voyons, il n’est sorte de désagrémens qu’elle ne nous fît éprouver, joint au refus qu’elle a constamment fait de venir à notre secours, afin de nous procurer des moyens d’existence; je déclare, dis-je, que toutes ces choses ayant irrité mon mari et moi contre madame Chénié, et nous l’ayant fait détester l’un et l’autre, dans des momens d’exaspération, et je pourrais même dire, de délire, nous avons conçu le fatal projet d’attenter à ses jours et à ceux de son mari. En conséquence, je déclare que c’est moi qui me suis placée à la tête de ce détestable projet, et qui l’ai conduit jusqu’au moment où j’ai été arrêtée. Il est vrai que j’ai mis la fille Magnien dans ma confidence, qui, au lieu de m’en détourner, à été la première à l’approuver, et à alimenter ma haine contre madame Chénié et contre son mari. Il est vrai que je lui ai dit que je ne connaissais qu’Adolphe, cocher chez madame Chénié, capable d’exécuter le projet d’empoisonnement dont il est question, et que je priai cette fille de lui en parler comme d’une chose qu’elle avait conçue elle-même, d’autant mieux qu’elle m’avait offert de tâcher d’entrer comme femme de chambre chez madame Chénié, afin de servir mes projets.
«Elle en parla véritablement à Adolphe, qui, le 22, s’est rendu chez moi, où étant dans ma chambre à coucher, je lui ai dit qu’il était vrai que j’avais dit à Mimi (la fille Magnien) que j’avais conçu le projet d’empoisonner madame Chénié, et que, pour cet effet, j’avais l’intention que du poison fût mis dans la crème destinée au déjeûner de cette dame. Adolphe accepta la proposition que je lui fis de se charger de verser ce poison dans la crème de madame Chénié; et cependant il m’observa que cela ne me rendrait pas plus heureuse, parce que M. Chénié s’était fait tout donner par son épouse, au détriment de ses enfans, et qu’alors j’aurais avec lui et mon mari de grandes discussions.
«J’avoue qu’alors M. Chénié partagea toute la haine que j’avais contre sa femme, et que je dis à Adolphe qu’il fallait aussi empoisonner M. Chénié. Au lieu de me détourner de ce détestable projet, Adolphe le nourrit et m’a fortifiée dans ma conception, puisqu’à ma proposition il m’a répondu, qu’il ne lui coûterait pas plus d’empoisonner M. Chénié, qui, comme madame, prenait du café le matin.
«En conséquence, je déclarai à Adolphe que je lui procurerais le poison nécessaire pour mettre à exécution mon projet. En conséquence, je fus avec Mimi chez plusieurs apothicaires pour m’en procurer; mais aucun n’a voulu m’en vendre, à l’exception d’un seul, demeurant dans une rue dont je ne me rappelle pas le nom, qui me vendit pour quatre sous de mort aux rats. Il est faux que j’aie mis cette mort aux rats dans des haricots, ainsi que l’a prétendu Mimi, car elle est encore chez moi. Il est faux que j’aie mis dans ces mêmes haricots aucun poison quelconque; et assurément, si Mimi, qui en a mangé, a été indisposée, et si du poison a été mis dans ce légume, cela ne venait pas de moi.
«Ne pouvant me procurer la dose de poison convenable pour exécuter mon projet, j’écrivis à mon père, et je lui demandai cinq ou six grains d’arsenic, sans lui dire quel était le motif qui me les faisait désirer. Seulement je l’assurai que ce n’était pas pour nuire à quelqu’un; mais bien pour une cause qui ferait mon bonheur. Mon père m’a envoyé cet arsenic, et y a joint de l’opium pour me guérir des douleurs de dents que j’éprouve assez souvent. Il me les fit parvenir sous enveloppe de papier cacheté, poste restante.
«Le 27 du mois dernier, jour pour lequel j’avais demandé le poison à mon père, je fus à la poste avec Mimi, où je retirai le paquet qui le contenait. De retour chez moi, je le remis à Mimi pour le garder. Le même jour, le soir, Adolphe vint chez moi, et je le lui donnai dans une petite boîte d’argent, faisant partie de mon nécessaire, pour en faire usage le premier du mois courant, le soir, c’est-à-dire pour verser le poison dans le café qui devait servir au déjeûner du lendemain de monsieur et de madame Chénié. Par mon interrogatoire de ce matin, je vous ai rendu compte de ce qui s’y est passé, et notamment de l’observation que j’ai faite à Adolphe qu’il n’était pas encore temps d’exécuter le projet, et que je demandai le poison et la boîte qui le contenait, mon intention alors étant changée, et ne voulant plus qu’il fût exécuté.
«Comme j’entends faire un aveu sincère, je termine ma déclaration par dire qu’il est de toute vérité que j’avais promis à Adolphe et à Mimi de les récompenser pour la part que l’un et l’autre prenaient dans l’exécution de mon projet; et j’avoue que ledit jour 2 décembre, je donnai à Adolphe sept pièces de cinq francs, parce qu’il me dit qu’il n’avait pas d’argent, et non, comme il l’a prétendu, pour l’aider à vivre dans les prisons, si, relativement à l’exécution du crime dont il s’était chargé, il venait à être arrêté.»
Le lendemain, la prévenue dit qu’elle persistait dans sa déclaration de la veille. Seulement elle ajouta quelques mots tendant à disculper entièrement son mari et son père. Dans plusieurs autres interrogatoires qu’elle eut à subir, on remarqua plusieurs contradictions au sujet de l’envoi de poison qui lui avait été fait de Saint-Omer. Elle disait qu’elle ne pouvait croire que ce fût son père qui le lui eût envoyé.
Dans l’intervalle qui s’était écoulé entre ces interrogatoires, Levaillant avait été arrêté, en allant visiter sa femme. L’autorité devait chercher à savoir s’il avait été réellement étranger au crime dont on recherchait les auteurs. Interrogé sur les faits de l’accusation, il répondit qu’il n’avait eu aucune connaissance du complot formé contre sa mère et contre M. Chénié, et le lendemain, il se donna la mort, en se suspendant à l’espagnolette d’une croisée par le moyen d’un mouchoir passé autour de son cou.
On trouva sur la table de la chambre qu’il occupait une grande feuille de papier, sur laquelle il avait écrit une espèce de testament de mort, dont nous allons extraire les fragmens les plus importans.