Le commissaire se rendit au domicile de Cottentin, que ses agens avaient découvert sans peine. Les employés, les domestiques du mort furent appelés; tous reconnurent leur patron et leur maître, et déclarèrent qu’il était sorti de chez lui le 27 mars, à neuf ou dix heures du matin, et n’avait pas reparu depuis. Le domestique Joseph dit qu’en sortant, le sieur Cottentin avait pris sa montre en or à répétition, avec sa chaîne également en or, et son portefeuille de maroquin vert, dans lequel il y avait, outre beaucoup de papiers, quatre à cinq billets de la banque de France. Tous ces objets avaient disparu; on n’avait trouvé sur le cadavre qu’un mouchoir, une cravate négligemment nouée, une petite épingle en or, une pièce de six liards et un centime; il n’était donc pas douteux que le malheureux Cottentin n’eût été assassiné par des gens qui voulaient le voler; mais rien encore ne pouvait mettre sur la piste des coupables.
Le magistrat de sûreté employa tous ses soins à obtenir des renseignemens sur les personnes que Cottentin fréquentait le plus assiduement; il apprit bientôt qu’il avait pour ami intime le nommé Lepeley-des-Longs-Champs; qu’il avait mis toute sa confiance en cet homme; qu’il allait le voir plusieurs fois par jour, et qu’il avait déposé chez lui son argenterie et ses papiers les plus précieux.
Ce Lepeley-des-Longs-Champs demeurait, depuis environ trois mois, dans une maison garnie, rue Neuve-des-Bons-Enfans, au troisième, au-dessus de l’entresol. Son logement était composé d’une antichambre longue et obscure, et d’une chambre à coucher avec alcôve.
Le commissaire se présenta chez lui le 28 mars, vers quatre heures du soir, et l’invita à le suivre chez le magistrat de sûreté. Lepeley se rendit à son invitation, et, ce qui ne laisse pas d’être frappant, c’est que, à peine fut-il entré, avant même que le magistrat lui eût adressé aucune question, il s’empressa de lui dire que, la veille, il lui était arrivé un singulier événement. Il rendit compte alors des relations qui existaient entre Cottentin et lui, du dépôt de papiers et autres objets que celui-ci lui avait confiés, et il s’exprima ensuite en ces termes: «Le 27 mars, vers les onze heures du matin, Cottentin vint chez moi, et me remit un projet de compromis entre lui et ses coassociés, qu’il me pria d’examiner. Peu de temps après, il sortit en m’annonçant qu’il reviendrait vers les quatre heures. A une heure environ, il est revenu, et m’a demandé ce que je pensais de l’acte qu’il m’avait remis; je lui répondis que, l’écrit ayant été rédigé par des hommes de loi qui connaissaient mieux les affaires que moi, je n’avais rien à dire.
«Deux minutes après, j’entends sonner à la porte de mon antichambre; je l’ouvre: deux hommes se présentent, et me demandent si le sieur Cottentin n’est pas chez moi. Sur ma réponse affirmative, ils entrent dans ma chambre, où était Cottentin. L’un d’eux, s’adressant à lui, l’interpella, pour savoir s’il comptait bientôt terminer l’affaire qu’ils avaient ensemble. Cottentin ayant répondu qu’il s’occupait d’un arrangement avec ses créanciers, l’individu lui répliqua qu’il y avait des dettes sacrées qui devaient être mises hors de ligne. Cottentin lui observa alors qu’il n’était pas chez lui. Sur quoi, le même homme lui dit que, puisqu’on ne l’y trouvait pas, il fallait bien qu’on vînt le chercher dans la maison où on l’avait vu entrer. Au même instant, et sans autre réflexion, il porta, avec la crosse d’un pistolet (autant que le trouble où j’étais a pu me permettre de le remarquer), un violent coup sur la tête de mon ami Cottentin, qui, étourdi et tremblant, se jeta dans mes bras, en s’écriant: Ah! mon ami! Aussitôt l’autre particulier, qui n’avait pas dit un mot, s’arma de deux pistolets, et me les présenta, en disant que, si je faisais un mouvement, il me brûlerait la cervelle; que je voulais aussi faire tort aux créanciers de Cottentin; que mon tour n’était pas encore venu, mais qu’il viendrait.
«Celui qui avait porté le premier coup à Cottentin lui passa aussitôt une corde au cou, et l’étrangla. Quatre minutes après, les deux individus se retirèrent, en me défendant de rien dire de ce qui venait de se passer. Ils n’ont rien pris à leur victime.
«Anéanti par ce fatal événement, je n’eus pas la force de faire aucun mouvement, ni de dire un mot pour faire arrêter les assassins de mon ami.
«Environ un quart-d’heure après, j’entendis de nouveau sonner à la porte. Craignant que ce ne fussent les mêmes hommes, j’allai regarder par la croisée qui donne sur l’escalier, et j’aperçus Héluin, avec lequel j’étais en relation d’affaires. Je lui ouvris la porte; il entra dans ma chambre à coucher, où je lui fis voir le cadavre de Cottentin étendu sur le carreau; et, après lui avoir raconté la déplorable scène qui venait de se passer chez moi, je lui demandai des conseils sur le parti que je devais prendre. J’avais parlé d’une déclaration devant le commissaire de police; mais Héluin n’adopta pas cette idée, et nous arrêtâmes d’acheter un grand panier propre à contenir des bouteilles de vin, de le faire remplir, porter ensuite chez moi, d’en retirer les bouteilles, de mettre à la place le cadavre de Cottentin, et de le faire déposer dans un endroit quelconque. Tout cela fut exécuté. J’appris depuis, par Héluin, que le panier renfermant le cadavre avait été porté chez la femme Thubry, sa sœur, rue des Moulins. J’avais remis à Héluin de l’argent pour fournir aux dépenses nécessaires à cette opération.»
Nous avons cru devoir mettre textuellement sous les yeux des lecteurs cette déclaration singulière, pour nous servir de l’expression si singulièrement employée ci-dessus par Lepeley. Elle servira à faire voir jusqu’où peut aller l’effronterie du crime, et à faire ressortir en même temps l’esprit de vertige et de maladresse dont le ciel frappe quelquefois les coupables, quelque rusés qu’ils soient d’ailleurs. Il fallait que Lepeley eût une bien grande confiance dans l’effet que devait produire cette fable si artistement combinée, pour oser, de son propre mouvement, sans être interrogé, venir la débiter devant un magistrat chargé de poursuivre les auteurs de l’assassinat. Et cependant, qui ne serait frappé de l’invraisemblance de ce récit, jusque dans ses moindres circonstances?
Après avoir reçu cette déclaration, le magistrat de sûreté se transporta sur les lieux où s’était commis le crime, et constata que le carreau de la chambre à coucher de Lepeley avait été lavé tout récemment, mais que des taches de sang y étaient encore empreintes. Il en remarqua aussi sur la redingotte et le pantalon que portait alors Lepeley, et qui avaient été également lavés.