On s’assura de la personne de Lepeley, et comme sa déclaration exigeait la même mesure à l’égard d’Héluin, on l’arrêta aussi, dans la nuit du 28 au 29 mars, dans une maison de jeu. Interrogé par le magistrat de sûreté, il fit des réponses à peu près conformes au récit de Lepeley, avec cette différence néanmoins qu’il prétendait avoir d’abord conseillé à celui-ci de se présenter chez un commissaire de police pour lui rendre compte de l’événement. Mais, tout en avouant qu’il avait reçu de l’argent de Lepeley, et remis cent cinquante francs à sa sœur, la femme Thubry, il soutint que cette femme ignorait que le panier renfermât un cadavre; «je lui avais déclaré, dit-il, qu’il contenait du vin, que dans une heure je l’enverrais reprendre pour le faire porter à Passy, et ensuite embarquer pour Rouen.»
Thubry et sa femme furent également interrogés. Il résulta de leurs déclarations qu’en effet Héluin avait fait porter dans leur loge (ils étaient portiers) un panier qu’il avait dit contenir du vin; mais que, l’ayant déplacé pour faciliter l’arrangement du lit de leurs enfans, et ayant remarqué du sang, Thubry était allé aussitôt dans la maison de jeu où il avait laissé Héluin, pour le prévenir de cette découverte, et lui signifier qu’ils ne voulaient pas garder un pareil dépôt; qu’alors Héluin avait manifesté de l’étonnement, et dit: Ah! le scélérat! il m’a trompé! mais que, lui ayant proposé de se rendre chez le commissaire de police, il s’y était opposé, en disant qu’ils seraient perdus; et qu’alors ils avaient transporté le panier de l’autre côté de la rue, à l’endroit où on l’avait trouvé le lendemain matin.
La veuve Thubry dit aussi que son frère, qui l’avait quittée après avoir fait déposer le panier dans sa loge, était revenu dans la même soirée, paraissant ivre; qu’il lui avait montré une montre à répétition avec une chaîne en or, qu’il disait valoir quinze louis, et qu’il avait aussi étalé des pièces d’or, en annonçant qu’il avait fait dans la journée une affaire qui lui valait plus de deux mille francs. Elle annonça aussi que sachant que son frère était joueur, elle lui avait demandé quelque argent, et qu’il lui avait donné cent cinquante francs, mais que ce n’était nullement pour prix de sa complaisance.
Héluin avait indiqué une fausse demeure; la police découvrit qu’il habitait un cabinet dépendant d’un local loué par une veuve Delaulne, avec laquelle il y a tout lieu de croire qu’il était en relation de concubinage. On fit perquisition dans le domicile de cette veuve, et l’on découvrit, entre la sangle et les matelas de son lit, deux portefeuilles verts, vides, l’un petit, ayant une serrure; l’autre, plus grand, sans serrure. La femme Delaulne déclara que ces portefeuilles lui appartenaient. Joseph, le domestique de Cottentin, et plusieurs employés de sa maison, reconnurent le plus grand de ces portefeuilles pour être tout semblable à celui de Cottentin. Héluin prétendit qu’il l’avait acheté depuis quatre ans, mais il ne put indiquer la personne qui le lui avait vendu.
La montre à répétition, avec sa chaîne, fut retrouvée entre les mains du sieur Béraud, employé dans les jeux, qui avait prêté cinq louis à Héluin sur ce nantissement.
On savait que Cottentin, par mesure de sûreté et en vertu d’un permis de port d’armes, ne marchait jamais sans avoir sur lui une paire de pistolets. On trouva ces armes dans la fosse de la maison garnie où demeurait Lepeley, ainsi que la clé du bureau de Cottentin, celle d’une malle déposée chez Lepeley et dans laquelle il renfermait ses papiers et une petite fiole contenant une liqueur blanche dont il faisait continuellement usage.
Tant de charges réunies contre Lepeley et Héluin les signalaient à la justice comme les auteurs du meurtre de Cottentin, ainsi que du vol de ses effets; mais il était présumable qu’un aussi mince intérêt n’avait pas été l’unique mobile d’un aussi grand attentat.
Divers renseignemens donnèrent lieu de croire que Cottentin, gêné dans ses opérations, convaincu que sa maison ne pouvait pas se soutenir et que bientôt elle serait obligée de déclarer sa faillite, s’occupait, depuis quelque temps, des moyens de mettre sa fortune à l’abri des poursuites de ses créanciers. Son ami Lepeley n’avait pas été étranger à tous les tripotages usités en pareille circonstance. Plusieurs comptes ouverts sur les registres de la maison Cottentin ne permettaient pas d’en douter. Différens effets pour des valeurs considérables, qui avaient été vus dans le portefeuille de Cottentin, la veille de sa mort, n’avaient pas été retrouvés après l’événement. Des actes importans avaient aussi disparu. Enfin, on apprit aussi que Lepeley avait déterminé Cottentin à lui vendre, pour dix-huit mille francs, une propriété qu’il avait à Marigny, évaluée quarante mille francs. Le contrat portait quittance; mais, n’en ayant pas payé le prix, il en avait souscrit, au profit de Cottentin, une reconnaissance sous signature privée. Cette reconnaissance avait été remise par celui-ci à un sieur Marguerit, qui, à la nouvelle de sa mort, était venu la déposer, en déclarant qu’il pensait que l’infortuné Cottentin était venu chez lui quelques heures avant sa fin tragique pour la retirer.
La justice, pour s’éclaircir sur le compte de Lepeley, objet d’aussi violens soupçons, crut devoir fouiller dans sa vie passée. Elle apprit que, quoiqu’ayant une épouse et deux filles estimables, cet homme avait vécu en concubinage, à Coutances, avec trois femmes; que le mari de l’une d’elles avait demandé le divorce, et était mort bientôt après, victime du chagrin qu’il en avait éprouvé. Un autre mari, moins offensé de la conduite de sa femme, prêta à Lepeley dix-huit cents francs. Quelque temps après, il reçut quarante mille francs; Lepeley en fut instruit, il convoita cette somme, et voulut se libérer sans argent. Pour y parvenir, il dit à la femme: ton mari nous ennuie, il faut nous en défaire. Tu m’as dit qu’il avait le sommeil profond: laisse ce soir ta porte ouverte; j’entrerai dans ta maison, je m’introduirai dans sa chambre, je l’étranglerai, je l’attacherai ensuite sur l’escalier: je t’attacherai aussi. Je me retirerai aussitôt, tu crieras à l’assassin: on viendra et tu diras que ce sont des voleurs qui ont fait tout cela. Heureusement la femme, toute libertine qu’elle était, repoussa cette révoltante proposition.
Lepeley, poursuivi de toutes parts par ses nombreux créanciers, fut obligé de s’éloigner de Coutances, où il laissa sa famille sans ressources, et vint à Paris, vers le mois de mai 1809, étant lui-même dans un dénûment absolu. Bientôt après, on le vit mieux vêtu, et toutes les personnes de la maison Cottentin pensèrent que celui-ci fournissait à toutes ses dépenses. Six semaines environ avant la mort de ce dernier, Joseph étant allé, de la part de son maître, chez Lepeley, celui-ci le fit déjeûner, et, dans la conversation, lui demanda s’il ne songeait pas à s’établir. Je le voudrais bien, répondit Joseph, mais je n’en ai pas les moyens. Alors Lepeley lui dit: «Si tu veux, je pourrai te faire avoir vingt mille francs.—Eh! qui voulez-vous, répliqua Joseph, qui me donne cette somme?—Moi, répondit Lepeley, mais il faut tuer un homme.—Non, monsieur, j’aimerais mieux mendier mon pain toute ma vie. Ce langage d’honnête homme ne déconcerta pas le scélérat, qui lui dit: «Si le fait n’est pas connu, tu jouiras de la somme.» Joseph se retira, en répondant à Lepeley que tôt ou tard les coupables étaient reconnus.