Tous ces faits, toutes ces découvertes, toutes ces révélations, résultats d’une minutieuse instruction, étaient plus que suffisans pour accabler Lepeley. Cependant il persistait toujours obstinément à nier. Son complice Héluin vint encore ajouter ses propres aveux aux notions déjà acquises par la justice. Héluin, effrayé sans doute de la découverte de la montre et du portefeuille de Cottentin, se détermina, le 19 avril, à faire une confession complète devant le directeur du jury. Il sera curieux de rapprocher cette déclaration de celle déjà donnée par Lepeley; c’est pourquoi nous la donnons dans son intégrité.
«Depuis deux mois et demi, dit Héluin, je connaissais Lepeley; il m’avait chargé plusieurs fois de lui négocier des effets.
«Le 26 mars dernier, je me rendis chez lui dans la matinée, pour lui faire part que j’avais eu le malheur de perdre au jeu deux mille francs provenant d’un effet qu’il m’avait remis pour en faire la négociation, et lui proposer de lui souscrire des billets pour la sûreté de cette somme. Lepeley me dit qu’il était occupé d’un objet bien plus important, qui ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit; qu’un particulier refusait de lui remettre un écrit qui compromettait la moitié de sa fortune. Je lui demandai si ce n’était pas de M. Cottentin qu’il me parlait; il me répondit que non; que celui dont il s’agissait était un coquin, un lâche et un poltron, et me demanda si j’étais homme à l’aider dans cette circonstance. Imaginant qu’il n’était question que de contraindre cet individu à se dessaisir d’un écrit qu’il retenait injustement, je lui promis de ne pas l’abandonner.
«Lepeley me dit alors: Demain matin il doit venir chez moi; trouvez-vous-y à dix heures.
«Je me rendis, en effet, chez Lepeley. Un instant après, Cottentin, que je connaissais, arrive; je lui cédai le fauteuil dans lequel j’étais assis. Je vis, par un signe que me fit Lepeley, que c’était là celui dont il m’avait parlé. Mais l’impression que fait toujours l’homme estimable sur un cœur qui n’était pas né pour le crime, me déconcerta à un tel point, que je sentis mon courage abattu. Lepeley, qui s’en aperçut, ne demanda pas l’écrit à Cottentin, qui sortit peu de temps après.
«Alors, Lepeley me dit: «Vous êtes un enfant; si Cottentin vous avait regardé, il vous aurait demandé ce que vous aviez. Allons, venez déjeûner; car je vois bien qu’il faut vous remettre.»
«Nous nous rendîmes chez un traiteur, où nous déjeûnâmes. Lepeley, qui avait soin de me verser à boire, me demanda si je me sentais le courage de lui porter secours. Je lui répondis que oui, que je ne l’abandonnerais pas. «Si vous saviez, me dit-il, combien cet homme est perfide! Songez qu’il y va de la vie à la mort.» Étourdi par l’état d’ivresse dans lequel il m’avait mis, je promis à Lepeley tout ce qu’il exigea. Je lui dis pourtant: «Si Cottentin vous remet l’écrit, tout sera fini?—Oui, me répondit-il; mais, s’il s’y refuse, m’abandonnerez-vous?» Je protestai que non. «Cottentin, ajouta Lepeley, doit revenir à une heure, je lui demanderai l’écrit; et, si vous voyez qu’il résiste, avec votre tabatière, que vous tiendrez à la main, vous lui porterez un coup sur la tempe, pour l’étourdir, et alors j’aurai mon écrit. Soyez certain, mon cher Héluin, de ma reconnaissance.»
«Après avoir déjeûné, nous retournâmes chez Lepeley, où bientôt arriva Cottentin. Lepeley le prit par le corps, et me dit: Vous voyez bien qu’il ne veut pas me le rendre. Aussitôt je portai, avec ma tabatière, un coup sur la tête de Cottentin, qui l’étourdit et le renversa. Alors Lepeley m’ordonna d’aller chercher une corde qui était derrière la malle placée dans l’antichambre; j’obéis; je remis cette corde à Lepeley, qui la passa autour du cou de Cottentin, et l’étrangla.
«Je vis ensuite Lepeley fouiller dans les poches de Cottentin, en retirer un portefeuille rouge foncé, et un papier plié en quatre qu’il me montra, en me disant: «Le voilà cet écrit si précieux!» Il prit aussi la montre, qu’il me remit, ainsi qu’un billet de banque de cinq cents francs qui a servi à payer tant le panier que les bouteilles. Il m’avait aussi autorisé à remettre deux cents francs à ma sœur, je lui en ai donné cent cinquante.»
Héluin convint, en outre, que c’était lui qui avait fait toutes les démarches pour faire disparaître le cadavre de Cottentin.