Dans des temps reculés, lorsque la foi avait un empire absolu sur les âmes, il n’était ni rare, ni surprenant de voir des ermites en imposer à la populace ignorante par des dehors pieux, et se procurer, avec une feinte humilité, une puissance quelquefois supérieure à celle des magistrats. Notre chronique en offre plusieurs exemples. Alors, cela n’avait rien d’extraordinaire; c’était une des conséquences des mœurs et des croyances de ces époques. Mais, au dix-neuvième siècle, où l’indifférence en matière de religion ne craint pas de s’ériger en système et ne s’est que trop malheureusement infiltrée dans toutes les classes de la société, comment se trouve-t-il des gens assez stupides pour se laisser duper par de pareils jongleurs? Vraiment, plus on examine l’homme, plus on le trouve inexplicable; il se rit de la religion, il se moque de ses ministres, et se jette aveuglément entre les bras d’hommes sans aveu comme sans mission, qui, au nom et avec les pratiques dévotieuses de cette même religion, finissent quelquefois par les actions les plus criminelles. Ainsi la cour de justice criminelle de Bruges condamna, le 22 septembre 1809, à onze années de fers, un misérable qui, à la faveur de l’habit religieux qu’il portait, s’était introduit dans un pensionnat et y avait enlevé une jeune fille de onze ans, pour en faire la victime de sa brutalité.
Le fait dont nous allons rendre compte n’est pas moins affligeant, et peut-être offre-t-il un plus révoltant exemple d’hypocrisie et de perversité.
Un individu, connu sous le nom de frère Antoine, avait attiré, depuis plusieurs années, l’attention publique, dans le département de Lot-et-Garonne. Il faisait mystère de son origine; mais il avait soin d’insinuer qu’il était issu d’une grande famille, et qu’il avait fait le sacrifice des plaisirs mondains et des richesses pour se résigner à la vie des solitaires. Il fixa pendant quelque temps son séjour à Hauterive, dans des grottes isolées de toute habitation, et se transporta ensuite dans un petit ermitage taillé dans le roc, au lieu de Nicole, où il vécut avec toutes les apparences de l’humilité et du dénûment recommandés par l’Évangile.
Le frère Antoine affectait de ne savoir ni lire ni écrire, de fuir les femmes et même de faire des extravagances, quand il en apercevait. Mais, ayant été admis dans quelques maisons, il y prouva qu’il connaissait parfaitement la musique, et qu’il touchait assez bien du clavecin, ce qui annonçait qu’il avait reçu une éducation soignée.
Pendant la révolution, il quitta Nicole, pour courir les campagnes, tantôt comme marchand de mouchoirs et de montres, tantôt comme mendiant, et affichant, suivant les lieux et les personnes, une piété fervente qui édifiait les gens simples et crédules. Il se procurait par ce moyen, diverses lettres de recommandation qui lui servaient à faire de nouvelles dupes.
Lorsque le rétablissement du culte vint ranimer un peu de ferveur dans le cœur des fidèles, le frère Antoine se fixa dans la commune de Penne, arrondissement de Villeneuve. Il y acheta un petit terrain où il y avait eu autrefois une petite chapelle en grande vénération dans le pays, et parvint à se procurer, sans faire le moindre sacrifice, les matériaux et les ouvriers nécessaires pour y construire un ermitage. Le local qu’il fit construire, et auquel il donna le nom de chapelle, ne présentait qu’une seule chambre, où il eut l’impudence de placer même son lit.
Bientôt sa vie licencieuse appela les regards de l’autorité. Le maire le fit arrêter et conduire dans les prisons de Villeneuve. Avant d’y arriver, il voulut se révolter; les gendarmes furent obligés de le garrotter, et, lorsqu’ils lui demandèrent les motifs de sa résistance, il répondit qu’il y avait été déterminé par l’espoir que le peuple, voyant le frère Antoine garrotté, le délivrerait.
Conduit devant le sous-préfet, ce magistrat le pressa de lui faire connaître sa famille. Il déclara qu’il était fils naturel de M. le duc de Nivernais; qu’ayant été fait officier, à l’âge de dix ans, dans le régiment de Bourbonnais, il avait eu, à seize ans, un duel avec l’un de ses camarades, à Strasbourg; qu’il l’avait tué dans ce combat singulier, et que, épouvanté des suites de ce meurtre, il s’était réfugié au grand Saint-Bernard, d’où il était allé à Rome, de là à Notre-Dame de Lorette, ensuite à Avignon, à Nîmes et à Toulouse, jusqu’au moment où il était venu dans l’Angoumois.
Le sous-préfet l’ayant fait remettre en liberté, cet intrigant reprit le commerce et fit même l’infâme métier d’usurier. Il prêtait à certaines personnes, empruntait à d’autres, et donnait en nantissement à celles-ci les lettres de change des premières.
Après avoir emprunté de cette manière plusieurs petites sommes, qu’il rendit exactement, il en obtint de plus considérables, et donna aux prêteurs, pour gages de leurs créances, trois lettres de change fausses.