Joseph Fabiani, entièrement livré à la culture des terres et aux soins de sa maison, ne s’était jamais mêlé d’affaires contentieuses. Il pria son frère Guerino de se rendre chez le sieur Delarosa pour la conciliation projetée. Guerino ayant accepté la mission, invita son oncle Moretti à s’y rendre de son côté. Les choses étant, ainsi réglées, Joseph Fabiani alla ce jour-là même, deux heures avant le point du jour, à la Paratella, pour y confectionner du charbon.
Guerino était chez le sieur Delarosa vers dix heures du matin; il y attendait son oncle Moretti et le sieur Jean Fabiani, lorsqu’une jeune fille vint annoncer que ce dernier venait de mourir, en tombant de cheval, au lieu nommé Aggioli, à peu de distance d’Algaiola.
A cette nouvelle, Guerino sortit de la maison du sieur Delarosa, pour aller à la rencontre du sieur Moretti, et l’engager à retourner sur ses pas. Après avoir rencontré son oncle, il retourna à Lavatoggio, où il arriva en plein jour; il rentra chez lui, et se coucha à l’heure accoutumée. Peu d’instans après, le sieur Negretti, neveu de Jean Fabiani, arriva chez le sieur Delarosa, et confirma la mort de son oncle, en en donnant une version nouvelle.
Ce vieillard était tombé de son cheval, blessé d’un coup d’arme à feu, qui avait été tiré de derrière un mur; l’assassin s’était montré à la distance de douze pas, la figure couverte d’un masque; il avait fait à Negretti un geste menaçant et s’était retiré à pas lents. Il fut désigné par la couleur de la veste qu’il portait, et Negretti déclara ne l’avoir pas reconnu; mais, peu de temps après, il dit que cet homme ressemblait à un particulier qu’il nomma.
Joseph Fabiani revint chez lui, le même soir, de la Paratella, où il était allé faire du charbon. Mais il paraît que le sieur Negretti, bien qu’il eut annoncé n’avoir pas reconnu l’assassin, se concerta ensuite avec le sieur Delarosa, qui était aussi son oncle, pour accuser du crime les frères Fabiani; Joseph comme auteur, et Guerino comme complice.
Le sieur Delarosa, en sa qualité de juge de paix, devait commencer par procéder à la visite et à la levée du cadavre; mais il jugea plus convenable de s’occuper de l’accusation qu’il voulait provoquer contre les frères Fabiani. A cet effet, au lieu de dénoncer le crime au magistrat de sûreté, il écrivit au sieur Ginbeca, sous-préfet de l’arrondissement de Calvi, autre oncle de ce même Negretti, pour l’informer de ce triste événement et des mesures qu’il allait prendre pour s’assurer des deux frères Fabiani, qui, disait-il, lui étaient dénoncés par la voix publique, l’un comme auteur, et l’autre, comme complice de l’assassinat. Il ajoutait: «Que déjà il en avait rendu compte au commandant militaire, et l’avait invité à mettre la force armée en mouvement pour arrêter les coupables, qu’il serait difficile de rencontrer chez eux, mais qu’on trouverait probablement à Calenzana, où ils avaient des parens et des amis, et où, sans doute, ils s’étaient retirés, notamment Joseph, qui avait tiré le coup de fusil.»
Il faut remarquer que le sieur Delarosa n’avait point vu le cadavre, qui, cependant, n’était qu’à un quart de lieue de sa maison; il n’avait entendu que Negretti sur les circonstances de l’assassinat; ce Negretti avait vu l’assassin, et ne l’avait pas reconnu pour être Joseph Fabiani; il ignorait quelle était l’arme qui avait donné la mort. Comment le sieur Delarosa pouvait-il donc invoquer la voix publique, qui n’avait pu encore se faire entendre? Comment pouvait-il avoir la certitude que l’assassin eût employé un fusil plutôt qu’un pistolet?
Au reste, après avoir bâti cette accusation, il procéda, en qualité d’officier de police judiciaire, à la visite et à la levée du cadavre, mais il n’entendit, pour tous témoins, que le sieur Negretti, par qui il fit déclarer que l’auteur de l’assassinat ne pouvait être un autre que Joseph Fabiani, de complicité avec son frère Guerino, vu qu’il existait entre eux et le défunt de grands intérêts de famille qui les divisaient.
Le procès-verbal dressé dans cette circonstance, constatait la découverte de deux balles de plomb dans le ventre du défunt; elles furent jointes à l’acte et déposées au greffe, avec une tabatière et un morceau de papier qui fut trouvé, deux jours après, à cinquante pas du lieu du délit.
Au milieu de la même nuit, la maison des deux frères Fabiani fut cernée par la gendarmerie: effrayés de cet appareil, ils prirent la fuite; mais, peu de jours après, Joseph y fut arrêté; et c’était peut-être la preuve la plus forte de son innocence, car, si sa conscience lui eût reproché un crime, il n’est pas vraisemblable qu’il fût rentré dans son domicile.