Un second procès-verbal fut dressé par le sieur Delarosa, dans lequel il supposa que le papier trouvé à cinquante pas du lieu du meurtre était un fragment du masque de l’assassin, et que la tabatière était tombée de sa poche. On joignit ensuite au procès une autre pièce de conviction; c’était un projet d’assignation que l’on prétendait avoir été écrit de la main du défunt contre les frères Fabiani. Par le moyen de cette pièce, on voulait constater qu’il y avait, entre le vieillard et les deux frères, des divisions d’intérêt qui avaient pu motiver l’assassinat.

Des témoins déclarèrent que la tabatière trouvée était celle de Joseph Fabiani, ou que, du moins, il en avait une semblable; mais ces témoins avaient été indiqués au magistrat de sûreté par le sieur Delarosa lui-même, dans une lettre du 25 mai, où il disait qu’André Allegrini reconnaîtrait jusqu’au tabac dont la boîte était remplie. Il fallait que cet André Allegrini eût une faculté bien singulière pour reconnaître le tabac, ou qu’il fût bien dévoué aux volontés du juge de paix. Dans la même lettre, Delarosa nommait une foule de témoins qui, selon lui, pourraient instruire la justice de l’opinion qu’on devait avoir des frères Fabiani; il recommandait de les interroger sur toute la conduite de l’assassin, sur ses pas, ses mouvemens, sur les mauvais propos que lui et son frère avaient tenus, dans tous les temps, contre le défunt, et sur les menaces qu’ils lui avaient adressées; sur le jugement porté par la voix publique contre eux et toute leur famille.

Il terminait en présentant leur fuite comme une preuve de leur culpabilité, et en alléguant que, quelques jours avant l’assassinat, Guerino avait retiré son fusil des mains d’un particulier qui le lui avait emprunté.

L’information ne put présenter d’autres faits que ceux relatés par les procès-verbaux et par les lettres de Delarosa. Tous les témoins entendus déposèrent avoir ouï dire que la voix publique accusait les frères Fabiani; ce qui prouve que le sieur Delarosa composait, à lui tout seul, la voix publique. Afin de suivre cette affaire avec plus de succès, le juge de paix avait abandonné momentanément son domicile et ses fonctions, et s’était transporté à Bastia, siége de la cour spéciale. Plusieurs magistrats de cette ville, et notamment le président de la cour, étaient parens ou alliés des accusateurs. Joseph Fabiani présenta requête pour les récuser comme juges; mais cette requête fut rejetée, et les débats s’ouvrirent le 30 mai.

Les principales charges dirigées contre les accusés roulaient sur les discussions d’intérêt qui s’étaient élevées entre eux et le défunt, sur l’indifférence avec laquelle Guerino avait appris la mort de son parent, sur la fuite des deux frères, lors de l’arrivée de la gendarmerie. On alléguait aussi, d’après la déclaration d’un témoin, que Dominico, leur père, avait toujours eu l’idée d’assassiner Jean Fabiani, et devait avoir inspiré ce dessein à ses fils. A-t-on jamais vu accusation de meurtre appuyée sur des motifs aussi misérables? Jusqu’où peuvent aller la prévention et la mauvaise foi? Comment un accusateur a-t-il l’impudeur et l’effronterie de produire, dans une circonstance aussi grave, des raisons de ce genre? Comment des magistrats éclairés pouvaient-ils les entendre avec faveur, et leur donner gain de cause?

Joseph Fabiani, seul traduit devant la cour, puisque son frère était en fuite, se défendit en alléguant un alibi qu’il prouva par le témoignage de plusieurs personnes recommandables, qui attestèrent l’avoir vu, le jour même de l’assassinat, à neuf heures du matin, à la Paratella, c’est-à-dire, à sept lieues d’Aggioli, où le crime avait été commis. D’un autre côté, il fit entendre un témoin, Jean Petrucci, qui déclara que Negretti lui avait avoué avoir vu la figure de l’assassin, qu’elle était horrible; et que, si Augustin, fils de Pierre-Jean d’Aregno, eût été dans le canton, il aurait pensé que ce particulier était l’auteur du crime. Enfin Negretti, lui-même, vivement interpellé par l’accusé, fut forcé de convenir que l’assassin lui avait paru beaucoup plus haut de taille que lui.

Quant à la tabatière, personne ne la reconnut aux débats pour être celle de Joseph; et il prouva, au contraire, par des témoins sans reproche, que, depuis un an, il n’en avait pas d’autre que celle qu’il présentait aux magistrats et au public.

Il se présenta un témoin, nommé Jean-François Vincentelli, qui déposa que l’accusé et son frère avaient assailli, de nuit, il y avait environ douze ans, la maison du défunt, à Lavatoggio, où il demeurait alors. Il n’y avait, dans cette déposition, qu’erreur volontaire de dates et de personnes. La rixe bruyante dont Vincentelli voulait parler, et à laquelle il donnait les couleurs d’une tentative de meurtre, avait eu lieu avant 1792, entre Jean Fabiani et le père des accusés. Depuis 1792, les parties étaient restées en paix, et n’avaient cessé de bien vivre ensemble. Cette bonne intelligence fut attestée par l’ancien et le nouveau curé de Lavatoggio, hommes intègres et vénérés dans toute la Corse.

Cependant la cour spéciale, par arrêt du 30 décembre 1810, condamna Joseph Fabiani à la peine de mort et acquitta Guerino, contumace.

Cette décision excita dans l’assemblée un murmure prolongé; tous les assistans montraient, sur leur visage, une indignation mêlée d’une douleur profonde. Joseph Fabiani appela de cette sentence, à la cour suprême, qui annula le fatal arrêt, pour violation de formes légales, le 14 mars 1811. La cause fut en même temps renvoyée devant la cour spéciale du Liamone, séante à Ajaccio; et l’innocence de Joseph Fabiani y fut formellement reconnue, par arrêt du 7 juin 1811, rendu à l’unanimité, sur les conclusions du ministère public.