Loin de nous l’intention d’incriminer les intentions des premiers juges. En condamnant à mort un innocent, ils avaient en vue le châtiment d’un grand crime. Mais ne peut-on pas leur reprocher une bien funeste légèreté? Des magistrats qui tiennent dans leurs mains la vie des accusés et la sûreté de tous les citoyens, devraient-ils jamais oublier que des indices éloignés, des analogies, des présomptions vagues, ne suffisent pas pour motiver une condamnation.

«Souvent une première impression, dit l’illustre d’Aguesseau, peut décider de la vie et de la mort. Un amas fatal de circonstances, qu’on dirait que la fortune a rassemblées exprès pour faire périr un malheureux, déposent contre l’innocence; le juge se prévient; l’indignation s’allume, et son zèle même le séduit. Moins juge qu’accusateur, il ne voit que ce qui sert à le condamner, et il sacrifie aux raisonnemens de l’homme celui qu’il aurait sauvé, s’il n’avait admis que les preuves de la loi. Un événement imprévu fait quelquefois éclater dans la suite l’innocence accablée sous le poids des conjectures, et dément les indices trompeurs dont la fausse lumière avait ébloui l’esprit du magistrat. La vérité sort du nuage de la vraisemblance; mais elle en sort trop tard: le sang de l’innocence demande vengeance contre la prévention de son juge, et le magistrat est réduit à pleurer toute sa vie un malheur que son repentir ne peut réparer.»


LA VEUVE MORIN
ET SA FILLE.


C’est un spectacle bien déplorable que celui d’une mère initiant sa propre fille, à peine âgée de seize ans, aux manœuvres les plus criminelles, et se l’associant pour l’exécution d’un complot dont la noire férocité surpasse la plupart des odieuses combinaisons de la scélératesse. Cet attentat, qui heureusement ne put être consommé, était une de ces machinations sataniques de la nature de celle dont la ville de Rodez fut le théâtre quelques années plus tard. Les détails que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs, quelque révoltans qu’ils soient, pourront faire naître plus d’une réflexion dans l’intérêt de la morale.

Voici les faits qui servent comme d’avant-scène au drame dans lequel la veuve Morin et sa fille jouèrent les principaux rôles.

Au commencement de 1806, la vente par expropriation de la maison dite l’hôtel Saint-Phar, située à Paris, boulevard Poissonnière, était poursuivie au tribunal de première instance du département de la Seine. Le sieur Ragouleau et la veuve Morin se présentaient comme acquéreurs. Cette dernière en resta adjudicataire le 3 avril suivant, moyennant la somme de quatre-vingt-seize mille francs.

Avant cette circonstance, Ragouleau et la veuve Morin ne se connaissaient pas; des relations d’intérêt s’établirent entre eux à cette époque. La veuve Morin n’avait pas les fonds nécessaires pour payer son acquisition. Ragouleau lui prêta cent mille francs, par acte du 19 juillet 1806, à rente viagère, à raison de dix pour cent, 1o sur sa tête; 2o sur celle de la femme Ragouleau; 3o sur celles de chacun de leurs deux enfans. Cette somme fut employée à acquitter environ soixante mille francs du prix de la vente, et le surplus à des constructions auxquelles la veuve Morin faisait travailler dans sa nouvelle propriété pour y établir un hôtel garni. Cette dame, par son contrat d’acquisition, s’était chargée de servir trois rentes viagères hypothéquées sur l’hôtel Saint-Phar, et d’en rembourser les capitaux à d’autres créanciers utilement colloqués, à mesure d’extinction desdites rentes viagères.

L’un de ces rentiers viagers étant mort, la veuve Morin eut à rembourser dix-neuf mille deux cent vingt francs à un sieur Simon. Celui-ci sollicita le paiement de sa créance, consentant à faire une remise à la veuve Morin; mais, peu après, il rompit avec elle la négociation entamée, parce que, séduit par des propositions qui lui avaient été faites par le notaire de Ragouleau, il était décidé à vendre sa créance à ce dernier. Par suite de ce dernier arrangement, Ragouleau se trouva subrogé aux droits du sieur Simon.