La veuve Morin ne servait pas exactement la rente viagère due à Ragouleau. D’abord le créancier crut devoir mettre l’hôtel Saint-Phar en expropriation; il consentit ensuite que la vente fût convertie en adjudication volontaire, poursuivie à la requête de la veuve Morin; et lors de cette poursuite, il se rendit adjudicataire, au prix de cent soixante mille francs. La veuve Morin proposa alors à Ragouleau d’acheter la maison sur la vente qu’elle lui en ferait. De nouvelles conférences eurent lieu chez le notaire, et il fut convenu que la veuve Morin vendrait l’hôtel Saint-Phar, moyennant cent soixante-cinq mille francs, à Ragouleau, qui paierait en outre, par forme de pot-de-vin, une somme de neuf mille francs pour les frais de poursuite et de vente. Ces cent soixante-cinq mille francs se trouvèrent absorbés, soit par les créances de Ragouleau, soit par les charges qui lui étaient imposées par le contrat de vente; en sorte que la veuve Morin n’eut rien à recevoir du prix de la vente, et qu’elle ne toucha que trois mille sept cent cinquante francs, sur les neuf mille francs de pot-de-vin. Cet acte de vente fut rédigé et signé le 18 avril 1811.

Tout semblait terminé à la satisfaction des parties. La veuve Morin paraissait n’avoir qu’à se louer de ce nouvel arrangement; elle félicita même les locataires de l’hôtel Saint-Phar d’avoir à traiter à l’avenir avec Ragouleau, devenu propriétaire de la maison.

Mais ces témoignages cachaient la haine et le désir de la vengeance qui couvaient au fond du cœur de la veuve Morin. Elle regardait Ragouleau comme l’artisan de sa ruine, et le ressentiment qu’elle en éprouvait, devait augmenter de jour en jour. Elle s’était persuadée que, pour l’empêcher de louer avantageusement sa maison, cet homme avait, par toutes sortes de moyens artificieux, éloigné les locataires qui se présentaient et détourné de même les personnes qui avaient manifesté l’intention de faire l’acquisition de l’immeuble, le tout pour la forcer à le lui vendre au prix qu’il voudrait en donner.

Ce fut donc à dater de cette vente qu’elle nourrit le dessein de reprendre ce dont elle se persuadait qu’elle avait été dépouillée, et de se venger de Ragouleau.

La veuve Morin avait une fille d’un premier mariage contracté avec Pierre-Edme Delaporte, lequel mariage avait été rompu par le divorce. Cette fille, nommée Angélique Delaporte, était âgée de seize ans. Elle demeurait avec sa mère, qui lui avait fait donner une éducation qui ne pouvait porter que les plus tristes fruits. La musique, la danse et la déclamation, tels avaient été les principaux objets des études d’Angélique. Des romans propres à fausser l’esprit et à gâter le cœur, étaient son unique lecture. Il en était résulté, chose presque inévitable, une grande exaltation dans les idées, le goût de la parure et de la vanité, une ignorance complète des devoirs que la société impose au sexe destiné à fournir des épouses et des mères; de plus, les mauvais exemples de sa mère ne pouvaient qu’éloigner Angélique du chemin de la vertu. Il ne fut pas difficile à la veuve Morin de se faire une complice de sa fille. Elle s’était emparée de bonne heure de l’esprit de cet enfant, et lui avait fait partager toutes les rêveries de son imagination. Ainsi, sur la foi de sa mère, Angélique croyait bien fermement que leur fortune avait été spoliée par Ragouleau; cette croyance n’était pas de nature à lui faire combattre les suggestions vindicatives de la veuve Morin; et la cupidité, attisée encore par la crainte de la misère, la porta sans peine à seconder tous les projets de sa mère.

Elles imaginèrent donc de concert divers plans dont elles combinèrent ensemble tous les moyens d’exécution, et qu’elles rejetèrent successivement. L’important, pour parvenir au but qu’elles se proposaient, était de ne pas perdre de vue l’homme dont elles voulaient tirer vengeance. Il fallait entretenir avec lui des rapports d’intimité. Aussi, fidèle à ce système de conduite, la veuve Morin cajolait le sieur Ragouleau, lui manifestait la plus entière confiance, et le conjurait souvent de ne pas lui refuser ses conseils. Tantôt, elle prétendait avoir des fonds dont elle pouvait disposer, et disait qu’elle ne s’en rapporterait qu’à lui seul pour leur placement; tantôt, elle supposait l’intention d’acheter une maison de campagne; mais elle voulait qu’il visitât cet immeuble, et qu’il lui en dît son sentiment, avant de conclure cette acquisition.

Depuis long-temps la veuve Morin avait mis la fille Jonard dans sa confidence, relativement à ses projets contre Ragouleau; et, lorsque le plan définitif fut arrêté, on ne manqua pas d’en instruire cette fille. Ce projet consistait à engager Ragouleau à venir déjeûner chez la veuve Morin et à l’accompagner, ainsi que sa fille, à la maison de campagne dont le projet d’acquisition était supposé. On devait extorquer à Ragouleau, dans cette maison, par menace et par violence, pour trois cent mille francs de signatures sur des billets à ordre, et lui donner la mort, après qu’il les aurait signés.

Le samedi 21 septembre, la veuve Morin, annonça à la fille Jonard que tout était disposé pour l’exécution, qui devait, disait-elle, avoir lieu le 24; qu’elle allait inviter Ragouleau à se trouver chez elle, ce jour-là même, pour y déjeûner, et aller visiter ensuite la prétendue maison de campagne. Elle ajoutait qu’elle le solliciterait de désigner cinq mets à son choix, qui lui seraient servis au déjeûner; mais que ce seraient les derniers dont il mangerait.

La fille Jonard prit la résolution de faire connaître à Ragouleau ce qui se tramait contre lui, et, quoique malade, elle se fit conduire, à cet effet, en voiture, au domicile de Ragouleau, à Paris; mais celui-ci venait de partir pour sa terre d’Essonne. La fille Jonard lui dépêcha une de ses amies, la veuve Petit, qui avait reçu des instructions précises sur ce qu’elle devait révéler. Ragouleau reçut cette confidence, et revint sur-le-champ à Paris. Il trouva chez son portier une lettre de la veuve Morin, portant invitation de déjeûner chez elle, le mardi 24 septembre. Il se rendit dans une maison où l’attendait la fille Jonard. Elle lui dévoila, avec plus de détails que n’avait pu le faire la dame Petit, tout ce qu’elle savait du projet tramé contre sa fortune, et contre ses jours, par la dame Morin et par sa fille.

Ragouleau dénonça aussitôt à la préfecture de police les faits dont il venait d’être instruit, et la fille Jonard ne tarda pas à être appelée devant le magistrat, pour y faire une déclaration en formes.