Cette déclaration portait: que la veuve Morin avait souvent entretenu la fille Jonard de son ressentiment envers Ragouleau et des desseins de vengeance qu’elle avait formés; qu’elle l’avait priée de lui procurer deux hommes, tels que des joueurs ou des forçats libérés, propres à seconder ses desseins; que, sur la réponse de la fille Jonard qu’elle n’en connaissait pas, ladite veuve Morin avait fait le voyage de Nogent, et, à son retour, avait annoncé qu’elle avait trouvé deux anciens domestiques sur lesquels elle pouvait compter; qu’elle lui avait confié, depuis peu de temps, qu’elle avait loué une maison de campagne où elle devait attirer Ragouleau, sous prétexte que, désirant l’acheter, elle voulait avoir son avis avant d’en faire l’acquisition; qu’elle avait fait murer les soupiraux de la cave de cette maison, dans laquelle on avait ensuite tiré des coups de pistolet et jeté des cris, et, que le bruit de la voix ni celui des armes, n’avaient été entendus au-dehors; que, lorsque Ragouleau serait entré dans la maison, il serait saisi par les domestiques, et entraîné dans cette cave, lieu choisi pour l’exécution; qu’il y serait attaché à un poteau avec des chaînes fermées par des cadenas, et qu’il serait encore lié avec des cordes; qu’au pied du poteau serait une chaise sur laquelle on le ferait asseoir; qu’il y aurait devant lui une table sur laquelle on aurait placé de la lumière, une plume et de l’encre; qu’Angélique Delaporte lui présenterait des billets préparés pour une somme de trois cent mille francs, et un écrit, par lequel il lui serait ordonné de les signer, sous peine de la vie; que cette menace lui serait réitérée de vive voix, en lui montrant les pistolets, dont la mère et la fille seraient armées; qu’elles le laisseraient seul et toujours enchaîné, pendant un quart-d’heure; qu’elles rentreraient après, et compareraient l’écriture et les signatures des billets à celles de plusieurs lettres de Ragouleau qu’elles auraient eu la précaution d’apporter, comme moyen de comparaison; qu’après cette vérification, la veuve Morin lui passerait un cordon au cou et l’étranglerait; que le cadavre serait mis dans un sac, transporté de nuit hors de la maison, et jeté dans la rivière ou abandonné dans un champ; que ce transport du cadavre serait fait au moyen d’une charrette appartenant à la veuve Morin.
Enfin, la fille Jonard déclara avoir vu l’écrit qui devait être mis sous les yeux de Ragouleau, et, que cet écrit, ne respirait que haine et vengeance, sentimens qui se manifestaient par les expressions les plus furibondes et les plus inconvenantes.
Après avoir reçu cette dénonciation, le préfet de police donna des ordres pour faire arrêter la veuve Morin, sa fille et leurs complices. Ragouleau avait accepté, pour le 2 octobre, le déjeûner de la veuve Morin, à la suite duquel il devait accompagner la mère et la fille à la maison de campagne. En conséquence, il se rendit chez elles. Le déjeûner était servi; mais il refusa de l’accepter, et proposa de partir sur-le-champ pour la campagne. Un carrosse de place fut loué par Angélique Delaporte, et l’ordre fut donné au cocher de conduire à Clignancourt. A la barrière de la Villette, la voiture fut cernée par des agens de police, et l’on conduisit la veuve Morin et sa fille dans les bureaux de l’octroi, où elles furent interrogées par un commissaire de police.
Angélique Delaporte déclara qu’elle allait, avec sa mère et Ragouleau, voir une maison de campagne à vendre, située dans les environs de Montmartre. Angélique, tout en parlant, tenait son mouchoir à la main; il parut cacher quelque chose de suspect. Le commissaire s’en aperçut, et y trouva un rouleau de papiers composé 1o de quinze billets à ordre, en blanc quant aux noms, soit de celui au profit de qui ils devaient être fait, soit du souscripteur, savoir: quatorze, de la somme de vingt mille francs, et le quinzième, de dix mille francs, sur papier de timbre perfectionné, et portant tous la date du 20 août 1811; 2o d’un billet à ordre, sur papier mort, qui ne différait des premiers qu’en ce qu’il y était écrit au bas: Bon pour la somme de vingt mille francs, valeur reçue en espèces; lequel billet parut avoir servi de modèle aux premiers; 3o d’un papier sous enveloppe cachetée, sur laquelle étaient écrits ces mots: Décachetez et lisez; 4o trois lettres missives, écrites et signées par Ragouleau. On décacheta l’enveloppe, et l’on y trouva l’écrit dont la fille Jonard avait parlé dans sa déclaration. Angélique Delaporte avoua que cet écrit menaçant était son ouvrage, ainsi que les billets; que cet écrit était destiné à intimider Ragouleau, pour lui faire signer les billets; que c’était elle qui avait indiqué à sa mère ce moyen de forcer Ragouleau à une restitution qu’elle disait être légitime; elle ajouta que «l’escroquerie de ce dernier étant constante, sans qu’on pût la prouver en justice, elle avait voulu le forcer à une restitution, qui, de même, ne pût être judiciairement prouvée.»
Ce ne sera pas sans une curieuse surprise que le lecteur verra cet étrange ultimatum. Cette pièce était conçue en ces termes:
«Si dans ma vie j’ai un jour de justice, vous serez la première à qui je la rendrai. Voilà ce que vous me dîtes au Louvre, lorsque nous nous y rencontrâmes, trois jours avant que je consentisse à vous livrer de bon gré ce que vous me preniez de force par vos horribles forfaits, à la vue de tout ce qui vous connaît.
«Il est inutile d’entrer dans tous ces détails d’horreur qui me font frémir. Comment la nature a-t-elle pu vomir un tel monstre que vous. Il est donc bien décidé que c’est aujourd’hui que sera votre jour de justice ou mon jour de vengeance. Ah! quelle jouissance pour l’individu opprimé! En ma puissance mon adresse vous a mis. Choisissez..... la mort..... ou de me rendre ce qui m’appartient. Soyez redevable à mes enfans du choix que je vous donne. Si moi seule j’existais, j’explosionnerais ma rage avec toute la férocité qu’exigent toutes ces horribles monstruosités dirigées par vous contre moi. Deux cent mille francs est le montant des billets que vous allez signer. Vous mettrez sur chaque billet: Bon pour la somme de vingt mille francs, pour valeur reçue en espèces, et vous signerez. Je confronterai votre écriture; ayez soin que je la trouve semblable: je vous donne un quart-d’heure pour l’option. Si vous préférez ma vengeance, à l’instant je l’exécuterai moi-même: vous concevez que cette affaire ne peut être que d’une demi-seconde. La prudence me l’ordonne; car, si je pouvais sans crainte faire durer le plaisir, ce serait le cas de se livrer à tous les genres de barbarie que l’imagination peut fournir....»
La veuve Morin, interrogée après sa fille, soutint qu’elle allait auprès de Montmartre, voir une maison de campagne qu’elle voulait acheter; mais qu’elle n’avait aucune connaissance, ni des billets, ni de l’écrit saisi sur sa fille.
Après cet interrogatoire préliminaire, le commissaire de police fit conduire ses deux prisonnières à Clignancourt, dans une maison que la veuve Morin avait louée depuis environ quinze jours. Il fut constaté que les soupiraux de la cave, ouverts sur le jardin, avaient été bouchés par l’ordre de la locataire. On trouva, au premier étage, sur un lit de sangle, de la poudre fine à tirer et des balles pour pistolets. Il y avait dans la cave une petite table sur laquelle étaient deux flambeaux avec des chandelles allumées, un encrier, une bouteille d’encre, des plumes taillées et environ une demi-main de papier. On voyait aussi sur cette même table, une corde d’un mètre et demi de long, trois autres bouts de corde et un lacet en soie de deux lignes de large sur un mètre de long. Deux pistolets, chargés à balles et amorcés, furent trouvés cachés dans le sable. Enfin, au fond du caveau, on découvrit un poteau de deux pieds et demi de hauteur sur six pouces d’équarrissage; une chaise y était adossée, et l’on y avait fixé une chaîne qui devait être fermée au moyen de cadenas placés aux extrémités.
Avant l’arrivée du commissaire, un officier de paix avait arrêté Lucie Jacotin et Nicolas Lefèvre, tous deux domestiques au service de la veuve Morin, depuis trois semaines seulement. Interrogés l’un et l’autre sur les préparatifs que l’on avait trouvés dans la cave, ils répondirent que le tout avait été ainsi disposé par les ordres de leur maîtresse qui voulait se venger d’un homme qui lui avait volé de l’argent.