Angélique Delaporte, amenée dans la cave et interpellée d’indiquer à quel usage étaient destinés les armes, les instrumens et tous les objets qui s’y trouvaient, confessa que le tout avait été disposé pour contraindre Ragouleau à signer les billets saisis sur elle; que les pistolets et le lacet devaient servir à l’effrayer, la chaîne à l’attacher au poteau, les cordes à lui lier les jambes; mais que, du reste, on ne voulait lui faire aucun mal; que la restitution qu’on voulait exiger de lui ne devait être que de deux cent mille francs, et que, s’il avait été préparé pour deux cent quatre-vingt-dix mille francs de billets, c’était afin de pouvoir rejeter ceux dont la signature présenterait quelques indices de contrainte.
La veuve Morin, introduite à son tour dans la cave, parut étonnée de tout ce qu’elle y vit, et dit qu’elle ne savait ce que cela voulait dire. Mais, plus tard, elle revint sur cette déclaration, et se détermina à avouer que, de concert avec sa fille, elle avait formé le projet d’arracher, par violence, deux cent mille francs à Ragouleau, qu’elle regardait comme le spoliateur de sa fortune. En un mot, elle confessa tous les faits, toutes les circonstances révélées par la fille Jonard, à l’exception néanmoins de celles relatives à la préméditation de l’assassinat de Ragouleau, comme complément du complot.
Angélique Delaporte se présenta comme l’auteur du projet, et comme en ayant médité et dirigé seule les moyens d’exécution. Mais la veuve Morin, ne voulant pas profiter du dévoûment de sa fille, revendiqua l’invention de tout le projet, dit que c’était le désespoir qui lui en avait suggéré la pensée, et assuma sur sa tête tout ce qui avait été fait à cette occasion.
La mère et la fille, tout en avouant leur projet d’extorquer à Ragouleau pour deux cent mille francs de billets, soutinrent constamment qu’elles n’avaient jamais eu l’intention ni la pensée d’attenter à sa vie.
La veuve Morin, Angélique Delaporte, Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin furent en conséquence traduits devant la cour d’assises du département de la Seine; les deux premières, accusées d’avoir tenté, de complicité, d’extorquer, par violence, de Jean-Charles Ragouleau, des billets à ordre pour une somme de deux cent quatre-vingt-dix mille francs; et d’avoir, en outre, tenté de commettre volontairement, avec préméditation et de guet-à-pens, un homicide sur la personne du même sieur Ragouleau. Les deux domestiques étaient prévenus de complicité.
Les preuves des préparatifs du double crime formaient une masse accablante. Les dépositions des témoins et les débats ne firent que les corroborer. Angélique Delaporte se défendit elle-même, et débita son plaidoyer écrit, non pas avec le trouble que pourrait généralement éprouver une jeune fille courbée sous une accusation capitale, ni avec la timidité naturelle aux personnes de son sexe, mais avec tout l’aplomb de l’actrice la plus consommée. Le ministère public soutint l’accusation avec une impartiale énergie et réfuta l’argumentation des défenseurs des accusés, qui se fondait sur ce qu’il n’y avait pas eu commencement d’exécution.
Le jury adopta en partie les conclusions de ce magistrat; car il déclara que la veuve Morin et sa fille étaient coupables de la tentative d’extorsion dont on les accusait; que Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin étaient leurs complices; que cette tentative avait eu un commencement d’exécution et qu’elle n’avait été suspendue que par des circonstances fortuites, indépendantes de la volonté des accusés.
En conséquence, la cour, par arrêt du 11 janvier 1813, acquitta Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin, et condamna la veuve Morin et Angélique Delaporte à la peine des travaux forcés pendant vingt ans, à une heure d’exposition au carcan, et au remboursement envers l’État des frais de la procédure. Cet arrêt fut attaqué par les deux condamnées; et le ministère public en appela aussi à cause de l’absolution des deux domestiques. Le 6 février suivant, la cour de cassation rejeta le premier pourvoi; mais, adoptant le second, elle renvoya Nicolas Lefèvre et Lucie Jacotin devant la cour d’assises de Versailles, pour y être prononcé un nouvel arrêt, d’après la même déclaration du jury.
Telle fut l’issue de ce procès qui occupa pendant quelque temps la curiosité publique. On avait cru dans le premier moment que la veuve Morin et sa fille avaient été égarées par un juste ressentiment et qu’elles avaient été réellement les victimes de la rapacité de Ragouleau; mais les débats démontrèrent que les actes passés entre Ragouleau et la veuve Morin, ne contenaient que des conventions légitimes. Il résultait donc de cette démonstration, que les desseins des principales accusées contre leur prétendu spoliateur, n’avaient pour motif qu’une criminelle cupidité. En admettant même que les griefs qu’elles articulaient contre Ragouleau fussent aussi fondés qu’ils l’étaient peu, leur conduite n’en aurait pas été moins condamnable, parce que la vengeance ne saurait jamais faire excuser un crime. Si chaque particulier était libre de réparer par la force les torts dont il croirait avoir à se plaindre, alors la société, minée par sa base, croulerait infailliblement.
Quant à la fille Jonard, révélatrice de tout le complot, il paraît qu’elle joua un rôle bien odieux dans toute cette affaire; elle était la confidente intime des deux accusées principales; elle garda pendant long-temps le silence sur leur projet et les encouragea même dans son exécution. Le ministère public en parla comme d’une de ces prétendues sorcières qui abusent de la crédulité des esprits faibles et la signala comme ayant exercé un funeste ascendant sur la veuve Morin, à l’aide de la superstition. On est fondé à croire qu’elle ne s’était décidée à révéler le complot, que dans le double espoir de rentrer en grâce auprès de la police dont elle avait été autrefois l’un des agens, et d’obtenir une forte récompense de l’homme dont la fortune et la vie étaient menacées.