Enfin, après de nouveaux efforts, la porte fut enfoncée, et Ferret fut trouvé couvert de sang, à genoux auprès d’une tablette au-dessous de laquelle il s’était traîné pour se mettre à l’abri des nouveaux coups que lui portait l’assassin. Pendant que ce crime horrible s’exécutait, la femme Ferret était chez le sieur Lenormand, où elle prolongeait sa visite, sans motif, puisqu’il ne lui fallait qu’un moment pour remettre le pantalon qui avait été le prétexte de son absence. Lenormand lui demanda des nouvelles de son mari. Elle lui répondit qu’il n’était pas à Puteaux; et pendant tout le temps qu’elle resta dans cette maison, elle parut pâle, tremblante, et l’on remarqua qu’elle cherchait à déguiser son trouble et son émotion. La fille Lavé vint la trouver, et elles sortirent ensemble pour rentrer à leur logis. Plusieurs personnes rassemblées à la porte dirent à la femme Ferret d’aller chez le maire, où elle verrait son mari couvert de blessures. Elle s’y rendit; Ferret, en la voyant, lui reprocha ses désordres avec Homo, et lui imputa même de n’être sortie et de n’avoir éloigné la fille Lavé, que pour laisser l’assassin libre de faire son coup.
Ces reproches, l’indignation qui se peignait sur tous les visages, la vue des blessures sanglantes de son mari, produisirent une vive impression sur la femme Ferret; elle s’évanouit. Quand on lui eut fait reprendre l’usage de ses sens, elle et son mari furent conduits à leur domicile par le maire, qui examina l’état des lieux, et fit visiter par un homme de l’art les blessures de Ferret. Le maire ordonna ensuite l’arrestation de sa femme et de la fille Lavé.
L’homme qui avait exécuté la tentative d’assassinat, et que Ferret avait reconnu pour être Homo, celui qui avait été vu par le sieur Meunier, fuyant sur les toits; cet individu devait nécessairement avoir cherché une issue par une maison voisine. A la même heure, où toutes ces circonstances avaient eu lieu, la femme Guilbert, demeurant dans une maison voisine de celle habitée par Ferret, rentra chez elle avec de la lumière dans une lanterne, rencontra Homo sur le palier de son logement. A cette rencontre imprévue, elle poussa un cri de frayeur. Homo, lui dit: Paix! Paix! et disparut. Il était alors six heures et demie du soir.
Homo se rendit à Suresne et y arriva vers sept heures et un quart ou sept heures et demie. Il affecta de se montrer d’abord chez le nommé Lortin, perruquier, ensuite, chez le nommé Fortier, marchand de vin, où il trouva Cuillerée, dit Manceau, qui lui donna asile pour la nuit. Le lendemain matin, Homo, ouvrier couvreur, voulut travailler à la forge, avec Cuillerée, chez le sieur Daniel, maréchal-ferrant. Mais il était déjà recherché par la gendarmerie; il fut arrêté ce même jour, 18 février. Au moment de son arrestation, on remarqua qu’il avait plusieurs empreintes de dents sur le dos de la main gauche, et une blessure sur le doigt du milieu de la main.
La fille Lavé, interrogée sur ce qui était à sa connaissance, relativement aux liaisons criminelles de la femme Ferret avec Homo, fit des révélations dont l’obscénité nous empêche de reproduire les détails. Elle déclara aussi qu’elle avait entendu dire à sa maîtresse que son mari, âgé de soixante-deux ans, était trop vieux pour elle, qui n’en avait que vingt-huit; que, puisqu’on la soupçonnait de vivre avec Homo, il valait autant qu’elle le fit, et qu’elle l’épouserait quand son mari serait mort. Elle ajouta même qu’ayant été arrêtée le 17 février, et, se trouvant détenue avec la femme Ferret, celle-ci l’avait menacée dans la prison, de la maltraiter et même de la tuer, si elle parlait à qui que ce fût de sa liaison avec Homo.
Homo se défendit devant le juge d’instruction, en alléguant un alibi. Il prétendit qu’il ne pouvait pas être l’auteur du crime, puisque, le jour même qu’il avait été commis, il était parti de Puteaux, à cinq heures et demie, pour se rendre à Suresne, où il était arrivé vers six heures, et où il s’était couché à sept heures, avec Manceau.
Mais la déposition de la femme Guilbert, qui l’avait rencontré, comme on l’a vu, dans sa maison à six heures et demie du soir, ne pouvait se concilier avec cette allégation du prévenu. Du reste, après avoir fait l’aveu de sa liaison criminelle avec la femme Ferret, il s’était retracté; et sa complice, qui d’abord avait fait les mêmes aveux, avait suivi son exemple.
Toutefois leurs dénégations étaient contredites par leurs premières déclarations et par la notoriété publique. Aussi Homo, sentant qu’il lui serait impossible de détruire les preuves qui s’élevaient contre lui, se détermina-t-il, la veille même des assises à faire appeler le président du tribunal à qui il dit: Monsieur, je vous ai fait venir pour vous dire que j’ai menti jusqu’à présent, c’est moi qui ai commis l’assassinat.—Savez-vous la conséquence de votre aveu? lui répondit ce magistrat. Il y va de votre tête, et aurez-vous le courage de le soutenir?—Monsieur, répliqua Homo, il arrivera ce qui pourra; je ne puis plus supporter le poids de la vérité, et je soutiendrai mon dire partout où besoin sera.» En effet, il persista, pendant les débats, à confesser son crime, et il déclara formellement qu’il avait été excité à le commettre par la femme Ferret qui l’avait enivré, et lui avait remis le fatal instrument dont il s’était servi. Cette franchise attestait déjà un repentir sincère; cette disposition de l’accusé fut encore bien mieux exprimée par le torrent de larmes qui s’échappa de ses yeux, lorsqu’il entendit l’avocat-général proférer ces mots foudroyans: Charles Homo qui, dans quelques momens, aura cessé d’appartenir à la justice humaine.
L’avocat de l’assassin prétendit que Homo, subjugué par l’ascendant que la femme Ferret avait usurpé sur lui, et, enivré par elle, n’avait pas été véritablement libre: que, par conséquent, il n’y avait pas eu de préméditation de sa part. La défense de la femme Ferret fut présentée avec talent par un jeune avocat, M. Mérilhou, qui débutait alors dans une carrière qu’il devait parcourir avec gloire; mais son éloquence échoua contre la conviction du jury, qui, après cinq heures de délibération, déclara que Charles Homo avait commis avec préméditation et de guet-à-pens une tentative d’assassinat sur la personne de Pierre Ferret; mais qu’il avait été dominé par une influence étrangère; et, quant à la femme, qu’elle avait été complice de cette tentative, en fournissant sciemment des instructions, et facilitant l’exécution; mais qu’elle n’avait pas fourni le marteau. En conséquence, il furent condamnés l’un et l’autre par arrêt du 22 mai 1812, à la peine de mort.
Cet arrêt ayant été cassé par la cour suprême, le 12 juin suivant, pour un vice de formes, l’affaire fut renvoyée devant la cour d’assises de Versailles. Le jury de ce tribunal fut unanime, comme celui de Paris, sur la culpabilité des deux accusés, et la cour de Versailles les condamna, en conséquence, le 27 juillet 1812, à la peine de mort.