«A l’entrée de la nuit, le 19 mars 1817, je passai dans la rue des Hebdomadiers. Étant près de la maison de M. Vainettes, j’entendis venir plusieurs personnes; pour les éviter, j’entrai dans une porte que je trouvai ouverte, et que j’ai su depuis être celle de la maison Bancal. Comme je traversais le passage, je fus saisie par un homme qui venait soit du dehors, soit de l’intérieur de la maison; le trouble où j’étais ne me permit pas de distinguer. On me transporta rapidement dans un cabinet; «Tais-toi,» me dit une voix; on ferma la porte et je restai comme évanouie.
«Je ne sais pas le temps que je suis restée dans le cabinet: j’entendais de temps en temps parler et marcher dans la pièce à côté, mais sans distinguer ce qu’on pouvait dire. Un silence d’un quart-d’heure succéda au bruit que j’avais entendu. J’essayai d’ouvrir une porte ou une fenêtre dont la serrure se trouva sous ma main, et je me donnai un coup violent à la tête.
«Bientôt un homme entre dans le cabinet, me prend fortement par le bras, me fait traverser une salle où je crus entrevoir une faible clarté, et nous sortons dans la rue. Cet homme m’entraîna rapidement jusqu’à la place de la Cité, du côté du puits; il s’arrêta, et me dit à voix basse: «Me connais-tu?—Non, lui répondis-je, sans oser lever les yeux sur lui. J’avoue que je ne cherchai pas à le reconnaître..... «Sais-tu d’où tu viens?—Non.—N’as-tu rien entendu?—Non.—Si tu parles, tu périras.» Et en me serrant violemment le bras: «Va-t’en» me dit-il, et il me poussa; je fis quelques pas sans oser me retourner. Après être un peu remise du trouble excessif que j’éprouvais, je fus frapper chez Victoire, ancienne femme de chambre de maman. On ne m’entendit pas. Je descendis l’Ambergue droite et je fus me cacher sous l’escalier de la maison de l’Annonciade que je savais être abandonné. Je m’aperçus qu’un homme me suivait; je le reconnus pour le même qui m’avait conduite précédemment. Il s’approcha, et me dit: «Est-il bien vrai que vous ne me connaissez pas?—Non.—Je vous connais bien, moi.—Cela est possible; tant de personnes peuvent me connaître de vue que je ne connais pas!—Nous l’avons échappée belle l’un et l’autre; j’étais entré dans cette maison pour voir une fille. Je ne suis pas du nombre des assassins; au moment où je vous ai saisie, voyant que vous étiez une femme, j’ai eu pitié de vous, et je vous ai mise à l’abri du danger. Mais que veniez-vous faire dans cette maison?—J’y avais vu entrer quelqu’un que j’ai cru reconnaître, et je voulais m’en assurer.—Est-il bien sûr que vous ne me connaissez pas? S’il vous échappe la moindre chose concernant cette affaire..... Jurez que vous ne parlerez jamais de moi. Sur la place il ne faisait pas si noir qu’ici: me reconnaîtriez-vous en me voyant au jour? Je lui répondis que non. Il me quitta au bout d’une demi-heure, et me dit: Ne rentrez qu’au jour, et ne me suivez pas.» Je l’assurai que je n’en avais pas envie.
«Au point du jour, je regagnai ma demeure, je me couchai; on ignora que j’avais passé la nuit dehors. Peu d’heures après, la nouvelle de l’assassinat se répandit dans la ville, et j’éprouvai une telle frayeur, que pendant long-temps je fis coucher une petite fille dans ma chambre.»
Signé E. Manson.
Il faut ajouter ici un aveu que madame Manson avait fait précédemment, et qui se trouve omis dans sa déclaration écrite. Elle avait dit à M. Clémendot qu’elle était habillée en homme lorsqu’elle fut chez Bancal. Le costume dont elle s’était servi se composait d’une veste qu’elle avait encore, et d’un pantalon, qu’elle dit avoir brûlé. Interrogée sur le motif de cette action, elle garda le silence; voyant qu’elle se troublait, le préfet, qui lui avait fait cette question, ajouta, en la regardant fixement: Vous avez brûlé ce pantalon parce qu’il était taché de sang. Elle répondit: «C’est vrai; au moment où je me sentis saisie et transportée dans le cabinet, je m’écriai: Je suis une femme! Ce fut alors qu’on me répondit: Tais-toi..... En me jetant dans ce cabinet, j’ai heurté, je crois, contre le loquet d’une fenêtre, et il n’en fallut pas davantage pour me procurer un saignement de nez; j’y suis d’ailleurs sujette. Mon pantalon fut tout ensanglanté; je m’en aperçus plus tard, et quand je fus à l’Annonciade, je me r’habillai en femme; ce qui me fut d’autant plus facile, que j’avais conservé ma robe sous mes habits d’homme.»
Madame Manson avait bien dit la vérité, mais pas toute la vérité; bientôt, adoptant un système de variations qu’on ne saurait concevoir, elle déclara mensongère la déclaration qu’elle avait faite le 2 août; cependant il était impossible de douter que cette dame n’eût pas été témoin de l’affreuse catastrophe; et ce qui donnait encore plus de poids à cette présomption, c’étaient les démarches que faisaient auprès d’elle les parens et les amis des accusés Bastide et Jausion. Néanmoins madame Manson se refusait à lever le voile qui s’opposait encore à la conviction des magistrats, lorsque les révélations d’un des complices de l’assassinat de Fualdès dissipèrent presque tous les nuages qui empêchaient la vérité de paraître au grand jour.
Ce complice était le nommé Bousquier. Les circonstances principales de l’assassinat nous sont connues; maintenant nous allons apprendre comment avaient été préparés à l’avance les moyens de se débarrasser de la victime, après que le meurtre aurait été commis, et comment en effet les assassins transportèrent le cadavre du théâtre du crime aux eaux de l’Aveyron. Écoutons le récit de Bousquier.
«Je n’avais pas connu, dit Bousquier, l’accusé Bach, avant la foire de la mi-carême dernière (17 mars 1817), lorsque je le rencontrai ce jour-là dans Rodez; il me demanda où je demeurais; je lui indiquai mon domicile; alors Bach me demanda si je ne lui aiderais pas à porter une balle de tabac de contrebande; je lui répondis que je le ferais, et, de son côté, il me promit de bien payer ma course, ajoutant que, tous les quinze jours, il pourrait m’employer à un semblable travail. Je dois dire que Bach me demanda le secret lorsqu’il me parla de cette balle de tabac. Il revint chez moi, et me dit que cette balle n’était pas encore prête. Il vint encore dans la matinée du jour suivant, mercredi 19 mars, me redemander chez moi; il ne m’y trouva point; j’étais occupé à travailler sur la place. Il revint le soir, et me pria de lui donner vingt-quatre sous que je lui remis. Bach me donna alors en gage un mouchoir que j’ai encore, et que voilà, en disant qu’il me rendrait mon argent lorsque je lui aurais porté le tabac. Il prétendit avoir besoin de ces vingt-quatre sous pour préparer et apprêter le tabac avec quelques drogues qu’il lui fallait acheter. Bach sortit en disant qu’il allait revenir; il ne tarda pas, en effet, à rentrer; il me dit qu’on apprêtait le tabac, et que, en attendant, il fallait aller boire une bouteille de vin. Nous sortîmes de chez moi un peu avant huit heures; nous nous dirigeâmes vers la place de la Cité; Bach me quitta au milieu de cette place, m’invitant à aller faire tirer le vin, et qu’il allait, lui, voir si le tabac était prêt. J’entrai, pour lors, dans la maison de la nommée Rose Ferral, où je trouvai Baptiste Colard. Le nommé Palayret vint bientôt; et j’avais commencé à boire avec lui, lorsque Bach revint; il but quelques coups et ressortit. Il revint, et s’assit avec nous, fit quelque temps la conversation, et sortit de nouveau. Bach rentra, et ressortit une ou deux fois. Lorsque j’eus fini de boire avec Palayret, nous payâmes notre écot, et nous sortîmes tous deux. Je trouvai Bach dans la rue, posté à l’angle de la maison Ramon; il me dit alors: Venez actuellement, le tabac est prêt. Je le suivis; il me mena dans la rue des Hebdomadiers, dans la maison habitée par Bancal. Nous entrâmes tous deux; Bach me disait de faire doucement. Arrivés dans la cuisine, au rez-de-chaussée, j’y trouvai Bancal, sa femme, Baptiste Colard, Joseph Missonnier, Anne Benoît, et encore une autre fille que je ne pus distinguer. Je trouvai encore, dans ladite cuisine de Bancal, deux messieurs que je ne connaissais pas de nom. Bach me dit ensuite que l’un des deux était Bastide Gramont, de Gros; Bach ne me nomma point l’autre; il n’était pas d’une taille aussi haute que le premier: ces deux messieurs défendirent de parler. Le monsieur de haute taille, c’est-à-dire, Bastide, fut le premier à dire que, si quelqu’un parlait de ce qui se passait, il ne vivrait pas long-temps. Nous promîmes tous de ne rien dire, quoi qu’il arrivât. J’avais vu, en entrant dans la cuisine, un grand paquet étendu sur la table; Bach me dit que c’était un mort, et qu’il fallait aller le porter quelque part. Alors je fus saisi d’effroi, je frissonnai; mais je n’osai rien dire, après les menaces qui venaient d’être faites. Le mort était plié dans une couverture de laine, et attaché avec une corde grosse comme le doigt: il y avait deux petites barres par-dessous pour servir à le porter.
«Nous partîmes de la maison Bancal, Baptiste Colard et Bancal étaient les premiers; Bach et moi, nous étions sur les derrières. Le monsieur de haute taille, Bastide, nous précédait, armé d’un fusil double. L’autre monsieur et Missonnier marchaient à la suite ou à côté; ce monsieur avait aussi un fusil, mais simple. Nous allâmes d’abord de la maison Bancal dans la rue du Terral; de là nous descendîmes cette dernière rue; nous passâmes le long de l’hôtel de la préfecture, et sortîmes par le portail dit de l’Évêché. Nous suivîmes le boulevard d’Estourmel jusqu’à la ruelle qui va au jardin du Bourguet; arrivés dans cet endroit, nous nous détournâmes dans cette petite rue, et nous posâmes là le mort pendant quelques instans; alors j’entendis un homme passant sur le boulevard, qui prononça un f..... prolongé. Nous reprîmes notre paquet, et le portâmes, en suivant toujours le boulevard, jusqu’au travers qui se trouve au fond de l’Ambergue; nous nous arrêtâmes encore ici quelques momens, après quoi nous descendîmes dans ledit travers par un chemin de charrette. Lorsque la pente fut trop rapide, Bancal et Colard prirent le corps à eux deux, parce qu’il n’était plus possible de marcher à quatre. Arrivés sur le bord de l’Aveyron, on délia les cordes, on retira la couverture, et on jeta le corps dans la rivière. Les deux messieurs et Missonnier ne nous avaient pas quittés.