«Après cela, les deux messieurs réitérèrent la recommandation de garder le secret, avec menace que le premier qui lâcherait un mot serait puni de mort. Nous nous séparâmes; le monsieur à haute taille s’en alla du côté de la Guioude, l’autre vers le moulin de Bessès; Bancal, Colard et Missonnier remontèrent par où nous étions descendus. Bach et moi, nous allâmes joindre le chemin du monastère, et nous nous retirâmes chez moi vers minuit. Bach me donna alors deux écus de cinq francs: c’est aussi après être rentré dans ma chambre que Bach me dit que le monsieur de haute taille était Bastide, de Gros.»
Cette déposition, que nous avons cru devoir donner dans tous ses détails, achevait de dévoiler les auteurs et les complices du crime; on en connaissait assez pour les poursuivre avec toute la rigueur des lois; mais le véritable motif de leur forfait demeurait encore ignoré: était-ce la vengeance ou la cupidité?
On se souvint que, quelques jours avant l’assassinat, M. Fualdès et Jausion avaient eu ensemble une querelle très-animée, dans laquelle le premier avait menacé Jausion de faire revivre des pièces relatives à une affaire criminelle dont celui-ci s’était tiré par suite de soustraction de papiers importans. On se rappela les détails de cette affaire depuis long-temps assoupie. Jausion, séducteur, adultère, avait assassiné son enfant! Nous allons donner les principaux traits de cet épisode, digne en tout de l’ensemble.
Un riche négociant de Rodez, lié d’intérêt avec Jausion, avait épousé en secondes noces une jeune fille pauvre, mais honnête et vertueuse. Bientôt Jausion jeta sur cette jeune femme des regards adultères. Sans respect pour l’amitié qui l’unissait au mari, ou plutôt profitant de cette amitié même, il employa tous les genres de séduction pour satisfaire ses désirs impudiques. La malheureuse femme devint coupable. Son mari, infirme et valétudinaire, ne quittait presque jamais son appartement, séparé de celui de son épouse. On se vit bientôt forcé de lui dissimuler une grossesse; un médecin, gagné par Jausion, déclara que la femme du négociant avait une hydropisie; et l’époux, trompé, crut aux paroles de l’homme de l’art. Enfin l’heure de l’enfantement arriva; Jausion était présent. La patiente ne put étouffer les cris que lui arrachaient les douleurs. Son mari alarmé, s’efforce de quitter le fauteuil où le retenait une longue maladie; il se traîne à la chambre de sa femme; il frappe, il veut absolument entrer. La jeune femme, pendant ce temps, suppliait Jausion de faire disparaître l’enfant, d’étouffer ses cris. Jausion l’emporte; il sort par une issue dérobée, une fosse d’aisance se trouve sur son passage, et il y précipite l’innocente créature. Cependant les vagissemens de l’enfant avaient été entendus par quelques voisins. La police, prévenue, fit des perquisitions; on retira l’enfant qui venait d’expirer, et une procédure criminelle s’instruisit. Jausion cependant ne fut pas mis en accusation; mais on croit qu’il le dut à la bienveillance de M. Fualdès, alors procureur impérial, chargé de l’instruction. La malheureuse femme comparut seule devant la justice; elle fut acquittée mais elle ne tarda pas à mourir en démence; tandis que son lâche complice, à l’ombre de l’impunité et à l’aide de l’hypocrisie, consolida sa réputation un moment ébranlée.
Les reproches que M. Fualdès avait pu adresser à Jausion dans la chaleur de la dispute pouvaient donc être pour quelque chose dans les causes de l’assassinat. Mais la ligue criminelle formée entre Jausion et Bastide avait un autre motif que la vengeance; c’était la vile soif de l’or.
On apprit que Fualdès, entraîné par ses rapports avec Jausion, lui fournissait des signatures de complaisance que celui-ci négociait à son profit personnel; c’est-à-dire que Jausion empruntait au nom de Fualdès, et sur des effets de lui, des fonds qu’il retenait pour les faire valoir à son profit, de sorte que Fualdès n’était emprunteur que de nom. Il était impossible de supposer que le sieur Fualdès ne retirât pas une contre-lettre, une déclaration quelconque, une promesse de garantie pour les signatures qu’il fournissait ainsi. Il est à présumer que M. Fualdès, par suite de la situation de ses propres affaires, avait voulu exiger de Jausion qu’il libérât sa signature compromise. Jausion embarrassé sans doute par cette réclamation, conçut la pensée criminelle de la supprimer d’un seul coup ainsi que son auteur et toutes les traces de cette importante négociation. Ainsi, en adoptant cette affreuse supposition, Fualdès aurait été égorgé, principalement pour faire retomber sur sa succession peut-être cent ou cent cinquante mille francs de dettes qui, dans le fait, étaient celles de Jausion. C’est ce qui explique l’empressement avec lequel on enfonça le bureau de la victime, non pour prendre des lettres de change, mais pour détruire la contre-lettre, et le livre-journal qui eussent dévoilé la vérité. Or, l’enlèvement de ces papiers dans le cabinet de Fualdès a été prouvé sans réplique.
Quant à Bastide, en même temps que les promesses de Jausion avaient contribué à fixer son infâme résolution, son intérêt personnel l’avait suffisamment engagé à ce crime. Une masse irrécusable de dépositions avait affirmé que cet accusé était débiteur de Fualdès d’une somme de dix mille francs; et que, le jour même de l’assassinat, pressé par Fualdès de se libérer, il lui avait dit: Croyez-vous que je veuille vous faire du tort? Je cherche tous les moyens de vous faire votre compte ce soir. Trois heures après l’infortuné Fualdès était entre les mains de ses assassins.
Malgré la masse accablante de faits qui déposaient contre les accusés, tous, excepté Bousquier, gardèrent un silence absolu. Bancal qui, dès le moment de son arrestation, avait donné lieu d’espérer qu’il ferait d’importantes révélations, fut trouvé mort dans sa prison. Ce misérable avait obtenu, dit-on, du vert de gris, en faisant croupir des gros sous dans son urine qu’il avait recueillie dans un vieux soulier, et il s’était empoisonné. Le seul propos qu’il tint et dont pût s’appuyer l’accusation, concernait Bastide. Il avait dit, lorsqu’il apprit que celui-ci venait d’être arrêté, que c’était un de ceux qui avaient tué Fualdès, qu’il y en avait bien d’autres et qu’on les aurait tous.
La justice étant suffisamment éclairée, la Cour royale de Montpellier renvoya les accusés devant la Cour d’assises de Rodez. Jausion, Bastide, Bach, Colard, Bousquier, Missonnier, la femme et la fille Bancal, et la fille Anne Benoît, étaient poursuivis comme auteurs ou complices de l’assassinat de Fualdès et de la noyade de son corps dans l’Aveyron; et en outre, Jausion, Bastide, Victoire Bastide (femme Jausion), et Françoise Bastide (veuve Galtier) étaient accusés de vols commis dans la matinée du 20 mars, le lendemain du crime, dans la maison de Fualdès.
Les débats s’ouvrirent devant la cour d’assises de Rodez, le 19 avril 1817. Plusieurs circonstances concoururent à les rendre éminemment intéressans. M. Fualdès, fils de la victime, venait demander à la justice de venger les mânes de son père; ses accens inspirèrent plus d’une fois une vive admiration pour sa piété filiale, et la plus violente indignation contre les meurtriers de son père. Les hypocrites réponses de Jausion, l’assurance effrontée de Bastide, la froide impassibilité de la Bancal, redoublaient l’horreur qu’ils inspiraient. Auprès d’eux, Colard et Anne Benoît, sa maîtresse, ne paraissaient se souvenir qu’ils étaient sur les bancs du crime que pour prendre la défense l’un de l’autre, et pour faire éclater les sollicitudes d’un amour exalté, qui cependant avait pris naissance au sein du vice. Enfin, les scènes dramatiques où parut madame Manson tenaient tous les esprits en suspens, et les faisaient passer d’une émotion vive à une émotion plus vive encore.