Deux cent quarante-trois témoins furent entendus à charge; soixante-dix-sept à décharge avaient été assignés, à la requête des accusés. Quand on appela madame Manson à faire sa déclaration, il se fit un profond silence. «Madame, lui dit le président, le public est convaincu que vous avez été poussée dans la maison Bancal par accident et malgré vous. On vous regarde comme un ange destiné par la providence à éclairer un mystère horrible. Quand même il y aurait eu quelque faiblesse de votre part, la déclaration que vous allez faire, le service immense que vous allez rendre à la société, en effaceraient le souvenir.» Puis, s’adressant à la femme Bancal: «Connaissez-vous cette dame?» Madame Manson se tourna alors vivement du côté de la femme Bancal, leva son voile, et, d’un ton ferme: «Me connaissez-vous?—Non.»

Ici il nous est impossible de donner une juste idée des choses autrement qu’en reproduisant textuellement une partie des divers interrogatoires. Les moindres réponses ont souvent une si grande portée dans cette mémorable affaire, que leur suppression serait une infidélité; l’analyse décolorerait entièrement ces débats si animés.

Le président exhorte de nouveau madame Manson à dire la vérité. Cette dame lance un regard expressif sur les accusés, et tombe évanouie. On l’emporte aussitôt sur une terrasse voisine de la salle. Quand elle revient à elle, après de fortes convulsions, elle s’écrie à plusieurs reprises, avec un accent de terreur: Otez de ma vue ces assassins. Ramenée sur son siége, le président lui adresse la parole avec douceur.

Le président. Allons, madame, tâchez de calmer votre imagination; n’ayez aucune crainte; vous êtes dans le sanctuaire de la justice, en présence des magistrats qui vous protègent. Faites connaître la vérité, courage. Qu’avez-vous à nous dire? Ne vous êtes-vous pas trouvée à l’assassinat de M. Fualdès?

Mme Manson. Je n’ai jamais été chez la femme Bancal. (Après un moment de silence.) Je crois que Jausion et Bastide y étaient.

Le président. Si vous n’y étiez pas présente, comment le croyez-vous?

Mme Manson. Par des billets anonymes que j’ai reçus, par les démarches que l’on a faites auprès de moi.

Madame Manson explique qu’après sa déclaration du 2 août, faite entre les mains du préfet, madame Pons, sœur de Bastide, vint la trouver, et qu’elle promit à cette dame de rétracter sa déclaration, parce qu’elle était fausse.

Le président. Vous nous assurez que votre première déclaration est fausse: vous ne savez donc rien sur le compte de Jausion et Bastide? Comment avez-vous pu dire que vous les regardiez comme coupables?

Mme Manson. C’est par conjecture. (Elle se tourne vers Jausion.) Quand on tue ses enfans, on peut bien tuer son ami.