Car il était de cette race sauvage et un peu fière d’hommes pour qui rien n’est illusion dans la vie: yeux perçants qui voient la ride à côté de la bouche aimée, la misère du cœur qu’ils pressent sur leur cœur avec le plus d’amour! Aigles qui, s’ils s’accouplent, déchirent l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne de leurs nids d’empereur!—s’ils deviennent pères, brisent un matin dans leurs griffes l’œuf fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour leur résister, comme autrefois ils meurtrirent, d’un coup nonchalant de leur grande aile, la poitrine de leur père décrépit.


LXV

Hommes qui n’ont de respect pour rien sur la terre;—que le monde accuse d’égoïsme, parce que leur moi est plus grand que le monde;—de méchanceté, parce que leur œil implacable a tout vu des motifs cachés... Pour ces sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup de sornettes, ils font extrêmement peu de sonnets. Insolents! pour eux, la femme, cet ange de pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins joli... succube.—Quand ils iront chez vous, madame, faites dire par le portier que vous n’y êtes pas.


LXVI

Mais non... recevez-les plutôt, madame;—faites-leur les yeux doux et vous serez vengée;—car ces hommes ont un cœur que vous pouvez mettre en mille pièces comme le plus frêle de vos tissus, percer en riant comme un de vos festons avec votre poinçon d’acier. Seulement,—n’est-ce pas bien dépitant, madame?—on a beau les désoler, ils se consolent; ils ne meurent pas. C’est avec leur esprit qu’ils pansent leurs blessures: immortel dictame qui les sauve toujours! Plus heureux que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les empoisonne, ou, s’il y en a, c’est du poison inutile: ils sont les Mithridates de l’amour. Ce ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si touchant—mais un peu commun—du lierre qui meurt où il s’attache. Eux, plus souvent que les plus souples lianes, ils se détachent très bien sans en mourir.


LXVII

Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, madame? Ils ont trop reçu du ciel en partage pour ne pas s’en servir les grâces tombantes de la clématite; et d’ailleurs,—je vous en demande pardon si vous êtes d’Europe et surtout Française,—sur bien des points, quoique sensibles, ils se rapprochent des opinions de ce faux et abominable Prophète qui n’eut sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur de chameaux. A leurs yeux comme aux siens,—hélas! je rougis de le dire, moi pour qui une femme est une madone, une belle forme blanche (quand elle est blanche toutefois) à invoquer du pied d’un autel,—à leurs yeux donc la femme n’est, après tout, qu’un coussin de divan plus ou moins parfumé, un délicieux coussin de divan pour dormir, bâiller et faire... l’amour!