LXVIII
Et cependant,—malgré ses opinions impertinentes,—l’homme est voué à une telle inconséquence qu’il bouleverserait le monde pour un simple coussin de divan! Que de fois on l’a vu (vous peut-être, madame?) malheureux, et malheureux jusqu’au délire, parce que le coussin A, par exemple, n’était pas à la place du coussin B. C’est ce qui arrivait aujourd’hui à Aloys de Synarose; comme il était déjà arrivé à M. Baudouin d’Artinel.
LXIX
Il faut que je mette une histoire dans cette histoire. Un de mes meilleurs amis, madame, prétendait, avec la fatuité en usage chez les cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus ravissante créature, depuis les talons jusqu’à la tête... inclusivement. J’ai vingt de mes amis qui ont, pour leur compte, une prétention toute semblable, et qui croient même à ce qu’ils disent... ce qui est plus fort. Mais celui dont il est question se faisait mieux croire que tous les autres quand il parlait de son bonheur. Si j’avais su peindre sous la dictée comme je sais y écrire, nous aurions un portrait de plus, et nous pourrions juger si l’ensemble répondait aux détails... Un portrait, relique précieuse pour celui qui aime!—Mais, bah! tout portrait est un mensonge ou une impuissance; et, comme souvenir, j’aimerais mieux de ma maîtresse ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte osa léguer à sa mère en plein testament.
LXX
Oui! les peintres ont menti par la gorge, la main, la couleur et la pensée, quand ils s’imaginent retracer les traits adorés par nous, et que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir! Fussent-ils Raphaël lui-même,—ce chaste Raphaël qui mourut dans le lit infect d’une courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais le bout de son blanc pied d’ange là où il n’eut pas honte d’appuyer ses lèvres enivrées,—ils ne seraient pas dignes de retracer celle dont l’image a d’un regard—d’un seul regard—passé indélébile dans nos cœurs, ces voiles de sainte Véronique, mais sur lesquels le sang qui peint la tête adorée est le nôtre, et non pas le sien.