Et toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient le goût déjà très vif que M. d’Artinel ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient au point de ne lui préférer personne. Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin d’Artinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de ce qu’il regrettait le premier.
CXXXIV
Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez madame de Dorff. Elle demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais tout songeant comme un joueur en perte,—car j’avais joué et perdu,—par la rue de Rivoli. Il faisait un clair de lune d’une grande amabilité pour les tuteurs, les maris, les voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés par état à l’observation nocturne. C’était une nuit transparente et sonore, quoique silencieuse,—la doublure de celle de la veille.
CXXXV
«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» me dis-je, en braquant ma lorgnette sur une espèce de corps épais suspendu entre le ciel et le pavé. Je regardai mieux,—je regardai encore.—Une femme se penchait timidement sur la rampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse courbe sur l’azur du ciel.—Ce n’était pas la scène charmante de l’adieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Shakespeare! mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franchement, illusion ou perspective favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! était aussi jolie que ta Juliette.
CXXXVI
Ta Juliette!—Cet amour de mes premiers rêves,—cette créature suave et pourtant terrestre, passionnée comme nous dans un corps plus divin qu’une âme,—pauvre enfant timide et hardie!—vêtue seulement des jasmins du balcon, au milieu desquels elle apparaissait dans une nudité plus chaste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Aurore qui commence à poindre; car l’Aurore se sait nue et rougit... et Juliette l’avait oublié.