En quelques secondes létat des choses empira de telle façon que les fugitifs neurent même plus le temps de délibérer. Les Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux les bestiaux affolés de terreur. Cette espèce davalanche vivante nétait plus quà deux ou trois cents pas de distance, lorsque Jim fit signe à ses compagnons de se jeter à terre et de renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.
Les pauvres animaux, épuisés de fatigue, comprenant peut-être aussi le danger, restèrent étendus sur le sol, sans faire aucun mouvement, à côté de leurs maîtres également immobiles et silencieux.
Il était temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante, bestiaux et Indiens passèrent si près, quun moment Brainerd se crut découvert. Mais, aveuglée par la poussière, enivrée de fureur et dorgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien apercevoir.
Les fugitifs les regardèrent séloigner, toujours cachés, loreille et loeil au guet, la carabine au poing, prêts à disputer chèrement leurs vies, si le malheur voulait quune mêlée sengageât.
Aussitôt quils furent hors de vue, Jim donna le signal du départ, et on se remit vivement en route. Les premières ombres du soir ne tardèrent pas à arriver, et, avec elles, une brise agréable, dont la fraîcheur ranima les hommes et les chevaux; la marche se continua plus allègrement, plus promptement; bientôt, à lextrême limite de lhorizon bleuissant, apparut un bouquet darbres; cétait le refuge où loncle John et sa famille attendaient anxieusement larrivée de leurs trois amis.
— Si une horde de ces vagabonds vient à tomber sur les traces du chariot, dit lartiste, ils se mettront en tête de les suivre; et alors, Dieu sait quil faut nous hâter.
— Cela peut arriver, répliqua Brainerd, mais cest le cas le moins à craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes les directions, les Indiens auraient trop à faire pour suivre toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que quelque groupe ennemi ait eu lidée fortuite de camper dans le bois et ait ainsi découvert nos amis; je crains aussi que ces derniers aient eu la malheureuse idée de fuir.
La perspective immense de la prairie trompe comme celle de lOcéan; plus on marchait, moins on paraissait sapprocher du petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente, Brainerd manifesta le désir de lancer les chevaux au triple galop; heureusement la sage influence de Jim tempéra cette hâte imprudente qui naurait abouti quà épuiser les montures dont ils avaient si grand besoin.
Sur la route soffraient à eux, çà et là, un spectacle navrant, des scènes effrayantes. Ici une ferme brûlée; là des corps sanglants, criblés daffreuses blessures; plus loin des groupes surpris dans leur fuite, des familles entières massacrées, mais qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort comme elles lavaient été dans la vie; plus loin encore, les restes mutilés dun enfant, dune jeune fille, dun vieillard, tombés sous lhorreur dune mort solitaire, en un épouvantable duel avec quelque bourreau plus acharné que les autres.
Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, à de pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les sourcils froncés, la main crispée sur son rifle, regardait des yeux du coeur, plus loin, là-bas, où peut-être il faudrait chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimés de ceux qui lattendaient pleins dangoisse.