— À mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusquau point du jour. Nous pourrions perdre notre route, nous égarer en pays ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de lerreur, il ne serait plus temps de la réparer.
— Bast! Jim est un trop bon guide pour ségarer ainsi, répliqua loncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie quil sy reconnaît les yeux fermés: Nest-ce pas Jim? que dites- vous de ça?
— Il faut rester ici jusquà demain et retourner au chariot; les femmes y dormiront dedans.
LIndien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus rudes épreuves, et une très longue marche leur était encore nécessaire pour se tirer entièrement hors du danger. Dautre part, ce nétait point un délai de quelques heures qui pouvait accroître les chances de danger, en augmentant dune manière sensible le nombre des Indiens soulevés; tout le mal quon pouvait craindre sur ce point étant à peu près réalisé.
On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les hommes dans leurs couvertures, par terre; et on sendormit profondément.
Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupières; avec cette vigueur physique et morale qui caractérise lIndien dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuyé contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les profondeurs de la nuit et de la forêt.
Aux premières clartés de laurore, tous les fugitifs furent sur pied; loncle John fit la prière matinale, lut un chapitre de la Bible; tous ensemble demandèrent «au père qui est dans les cieux» le secours tout-puissant de la Providence paternelle.
Cétait un spectacle touchent de voir ces créatures affligées, exilées dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains miséricordieuses de Celui dont la «bonté sétend sur toute la nature».
Les prières terminées on songea au repas, et, quoique les vivres fussent froids, on y fit grandement honneur.
Ensuite on partit. Ce ne fut pas une médiocre difficulté de tirer le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route; heureusement il y avait, à cette heure, deux chevaux de renfort: lopération fut accomplie sans trop de peine.