Nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de lire ici l'oraison dominicale dans le langage de cette époque reculée: nous l'empruntons à Charles Batteux, cité par l'abbé Pluche [20].
«Sire pere, qui es ès ciaus, sanctifiez soit li tuens noms, avigne li tuens regnes, soit faite ta volanté, si comme ele est faite el ciel, si soit ele faite en terre; nostre pain de chascun jor nos done hui, et pardone nos meffais, si comme nos pardonos à ços qui meffait nos ont; sire ne soffre pas que nos soions tempté par mauvesse temptation, mais sire delivre nos de mal.»
[Note 20: ][ (retour) ] Spectacle de la nature, tome VII, page 230.
Le XVe siècle vint opérer la transformation du français du moyen-âge en français moderne; mais le langage ne s'épura qu'au siècle suivant et n'atteignit la perfection que sous le règne de Louis XIV. Le XVIe siècle semble être le moment d'enfantement du français actuel; nous en trouvons la preuve dans les satyres de Vauquelin de la Fresnaye qui écrivait dans la seconde moitié de ce siècle et qui, au milieu des incertitudes et des fluctuations du langage, éprouvait un véritable embarras sur la manière d'écrire correctement;
Car, depuis quarante ans, desja quatre ou cinq fois,
La façon a changé de parler en françois.
Cette irrésolution venait de tous les idiomes avec lesquels la nouvelle langue s'était trouvée en contact; «créée par les rapports et le mélange des patois, la langue commune participe de tous; elle prend à l'un ses habitudes de prononciation, à l'autre ses tours de phrase; elle conserve les idiotismes d'un troisième, et comble, en puisant indistinctement dans tous, les lacunes qui existaient dans les différents vocabulaires... Mais, malgré cette fusion à l'usage de la classe élevée de la société, presque jamais les patois ne disparaissent entièrement; le peuple auquel ils suffisent les conserve avec obstination, et les savants sont obligés de les consulter pour connaître les éléments constitutifs de la langue et remonter à la forme primitive des mots [21].» En effet, comme en fait la remarque M. G. Brunnet, «les patois renferment des mots qui remontent jusqu'au grec et qui furent importés par des colonies hellénistes; ils en contiennent d'antres qui restent comme des débris de la domination romaine; ils en présentent qui sont évidemment le produit de la création populaire, mais le fond du dialecte est tout latin [22].»
[Note 21: ][ (retour) ] Dictionnaire du Patois normand. Introduction, page III.