6. Les Romans de Paul Bourget sont d'abord dominés, d'un bout à l'autre, par l'idée de l'hérédité, morale et physique; les deux parties de l'hérédité pouvant s'associer (le plus souvent) ou se dissocier suivant les cas; «cette dure loi de l'hérédité qui veut que nos tares physiques se retrouvent chez nos enfants et non moins sûrement nos tares sentimentales»[36].
[36] Sauvetage (octobre 1897), p. 336.
Si Francis Nayrac ne peut pas atteindre la Terre promise, c'est à cause de cette hérédité physique qui lui fait reconnaître sa fille. Les anciens romanciers auraient parlé de la voix du sang. Ici la base de la reconnaissance est toute biologique et Francis «voit son sang», tandis que sa fille est attirée, non vers ce père qu'elle ne reconnaît pas, mais vers la fiancée de son père, la rivale de sa mère[37]. Toute la complication psychologique est ainsi à base biologique.
[37] La Terre promise, p. 90, 131.
C'est encore la ressemblance physique qui fait connaître le père de Noémie Hurtrel[38]. Une grande partie des tortures que subit Bassigny vient de la ressemblance physique entre sa fille naturelle qui ne le connaît pas et sa fille légitime qu'il a perdue[39]. Pierre Fauchery retrouve dans «une enfant de vingt ans, le portrait, l'hallucinant portrait de celle qu'il a voulu épouser trente ans auparavant»[40].
[38] L'Irréparable (mai-juin 1883).
[39] Sauvetage.
[40] L'Age de l'Amour (novembre 1896), p. 108.
Les Le Prieux, chez lesquels se passe un de ces Drames de famille qui sont si puissamment fouillés, sont tous dominés par l'hérédité physique. Le père, «avec sa tête plus large que longue, sa face presque plate et que termine un menton rond, avec ses cheveux lisses et qui restent châtains dans leur grisonnement, ses yeux bruns, son cou puissant, ses épaules horizontales, son torse épais, sa taille courte, toute sa personne ramassée et trapue, présente un type accompli de ce paysan celte, qui occupait cette partie de la France à l'époque où César y parut».—La mère «gardait cet admirable type méridional, qui prend, lorsqu'il est très pur, des finesses et des élégances de médaille grecque…; son front, petit et rond, se rattachait à son nez par cette ligne presque droite qui a tant de noblesse, et sa petite tête laissait deviner, sous d'épais cheveux noirs, cette construction d'un ovale allongé, où se perpétue la race de cet homo mediterraneus, de ce souple et fin dolichocéphale brun, louangé par les anthropologistes…».—«Jamais le mélange de deux sangs ne fut plus visible» que chez la fille…[41].