M'est apparu, tenant aux doigts
Une blanche rose fanée,
Et murmurant à demi-voix:
Où donc est ton cœur d'autrefois?[80]
[80] Mensonges, p. 121.
Et ce n'est pas seulement le passé moral qui saisit ainsi constamment notre présent et notre lendemain. C'est aussi le passé physique. Les maladies de l'enfance, de l'adolescence, des années précédentes gouvernent, je pourrais dire tyrannisent, notre santé ultérieure. Il y a des maladies qui créent en nous ce que nous appelons en médecine des tempéraments morbides, c'est-à-dire qu'on vit toute sa vie ultérieure en arthritique ou en avarié.
Et, à cause de l'intrication si souvent signalée du physique et du moral, nos antécédents physiques pèsent sur notre vie morale. C'est ainsi que vous comprendrez Paul Bourget parlant de l'influence du lard, du fromage et des pommes de terre sur un sentiment, qui est certainement des plus élevés mais des plus complexes, l'amour. Et, en effet, sur la manière de comprendre l'amour influent les éléments physiques qui paraissent le plus distants: «la nourriture», «la boisson», «les occupations», «l'air respiré»…
«Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête, vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous ou moi» (c'est Claude Larcher qui parle), «à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un capitaine de hussards?»[81].
[81] Physiologie de l'Amour moderne, p. 358.
Tous ces passages (et j'aurais pu en rapprocher beaucoup d'autres) suffisent à vous montrer de quelle admirable manière Paul Bourget développe cette idée biologique et montre, dans chaque cas, l'importance de ce que nous appelons, dans une observation médicale, les antécédents personnels du sujet.