Vous voyez comme l'idée biologique se développe dans l'œuvre de Paul Bourget et comme elle se précise dans le sens de la doctrine vitaliste que Barthez et Bichat ont exposée au commencement du XIXe siècle et que Laënnec, Claude Bernard et Pasteur ont si magnifiquement complétée et couronnée, de cette doctrine qui ne veut pas confondre les phénomènes vitaux avec les phénomènes physicochimiques, ni l'individu vivant avec le cristal, et qui fait de la Biologie une science spéciale et bien distincte de la science des corps bruts.


10. Voilà l'homme biologiquement constitué dans ses quatre facteurs, l'hérédité, le milieu, les antécédents, l'élément personnel. L'homme est ainsi constitué comme une unité avec son psychisme personnel, sa liberté et sa responsabilité, responsabilité personnelle, familiale et sociale. Cette personnalité est si caractérisée, si particulière, que dans la même famille et dans le même milieu on rencontre souvent des génies et des névrosés, aboutissants bien différents de facteurs constitutifs identiques.

Ceci nous conduit à l'étude d'une autre loi biologique dont Paul Bourget a fait sa loi sociale: c'est l'inégalité native et originelle des hommes.


Pour le biologiste, les hommes naissent et vivent inégaux; ils sont inégaux en force héréditaire et personnelle, inégaux dans leurs organes, dans leurs fonctions, dans leur psychisme, dans leur sensibilité… en tout; pour le biologiste il n'y a pas deux hommes égaux.

Ce sont les philosophies spiritualistes et les religions qui enseignent l'idée d'égalité en introduisant l'idée de morale et de devoirs. Les grands devoirs sont les mêmes pour tous, tous doivent avoir les mêmes droits et la même liberté pour remplir ces devoirs. Donc toutes les âmes sont égales. Si, au point de vue biologique, les hommes sont inégaux, ils sont égaux au point de vue moral.

Une société doit avoir pour objectif idéal l'égalisation par en haut dans l'égalité des devoirs et non l'égalisation par en bas dans l'égalité des droits.

Se plaçant au seul point de vue biologique, le traducteur et commentateur du grand matérialiste Haeckel, Vacher de Lapouge l'a dit très nettement et très logiquement: «à la formule célèbre qui résume le christianisme laïcisé de la Révolution: Liberté, Egalité, Fraternité, nous répondrons: Déterminisme, Inégalité, Sélection»[87]. C'est ce qu'exprime Jean Weber quand il écrit: «la raison du plus fort est toujours la meilleure; cette proposition voudrait être une audace; ce n'est qu'une naïveté»[88].

[87] Ernest Haeckel. Le monisme, lien entre la religion et la science. Profession de foi d'un naturaliste. Préface et traduction de Vacher de Lapouge, 1897.