La Reine en 1838.
—Priez Dieu pour moi, Milords, leur dit-elle et dites à lord Melbourne de venir me trouver.
Lord Melbourne était alors premier ministre.
Elle se retira aussitôt dans sa chambre. Dans le corridor, elle rencontra Fraeulein Lehzen qui la félicita au sujet de son avènement et lui rappela respectueusement sa promesse d’être bonne reine. Elle ne put lui répondre, tant elle se sentait émue.
Le jour était venu en effet de dire adieu à la vie insouciante et heureuse pour laquelle elle était née et c’est ce qui la faisait fondre en larmes.
Mrs Browning, poétesse, une des quatre femmes écrivains qui ont illustré le règne de Victoria—les trois autres sont George Elliott, Charlotte Bronte et Harriett Martineau,—a consacré aux premières larmes de la reine des strophes pleines de beauté, qui sont devenues classiques sous le titre de Victoria’s Tears.
Une heure plus tard, le premier ministre était aux côtés de la jeune souveraine et arrêtait avec elle toutes les dispositions pour la convocation de son Conseil privé. A neuf heures, les délégations des principaux corps de l’État arrivaient déjà à Kensington Palace, le lord maire et la corporation de la cité de Londres en tête.
A onze heures, la reine, entourée des principaux officiers de la maison du roi, faisait son entrée dans le grand salon où se tenait le Conseil privé convoqué en toute hâte et prenait place sur un trône improvisé. Elle avait revêtu une toilette de grand deuil et c’est à tort que le peintre Sir David Wilkie, qui a fixé sur la toile cette page d’histoire, la représente vêtue de blanc. Le lord chancelier Cottenham lui faisait prononcer le serment d’usage, par lequel elle s’engageait à gouverner selon la Constitution du pays, à maintenir la religion réformée établie par la loi et à sauvegarder les institutions politiques. Elle signait ensuite l’acte d’avènement.
Puis les princes du sang, le duc de Cumberland, roi de Hanovre en tête, les princes et les conseillers privés venaient s’agenouiller devant elle et prononcer le serment d’allégeance. Les ministres remettaient ensuite leurs sceaux. Elle les leur rendait aussitôt, ordonnait de changer les sceaux de l’État et la forme des prières officielles et le conseil décidait, avant de se retirer, que la proclamation du nouveau règne serait faite le lendemain dans la cour de Saint-James Palace à Londres et, sur la place principale, dans toutes les villes du Royaume-Uni.
Le lendemain, à dix heures, toute l’aristocratie était groupée dans la cour du vieux palais, entourée des corps d’élite de l’armée, lorsque la jeune reine parut à la fenêtre grillée du premier étage. Aussitôt les trompettes sonnèrent l’air composé tout exprès par Thomas Harper, premier trompette du roi; les tambours battirent et le lord chancelier annonça à haute voix que la jeune princesse montait sur le trône de ses pères et qu’elle s’appellerait Victoria Ire.