La foule découverte l’acclamait aussitôt avec enthousiasme et les musiques entonnaient le God save the Queen. C’en était trop pour les nerfs de la délicate jeune fille qui faillit perdre connaissance et éclata en sanglots. Sa mère se tenait derrière elle pour la recevoir dans ses bras.

—Pour vous, au moins, serai-je toujours Victoria? lui dit-elle.

Victoria Ire est le cinquante-sixième souverain d’Angleterre et le quatre-vingt-unième d’Écosse. Elle monte sur le trône en sa qualité de fille unique d’Edward, duc de Kent, quatrième fils de George III, les trois fils aînés étaient morts sans postérité. Elle descend de George Ier, l’usurpateur qui bénéficia de la révolution de 1688, de l’expulsion des Stuarts et de l’avènement irrégulier de Guillaume Ier, septième duc de Normandie, surnommé le Conquérant. Elle est en même temps héritière de la couronne de Hanovre, à laquelle son mariage l’obligera à renoncer, et qui d’ailleurs sera confisquée par la Prusse au lendemain de Sadowa.

Ses aïeux sont, en remontant vers la souche de la famille: George III, son grand-père paternel, petit-fils de George II; George II, fils unique de George Ier; George Ier, premier roi de la maison de Hanovre, fils de Sophie, femme de l’Électeur de Hanovre et fille d’Élizabeth, fille de Jacques Ier; Jacques Ier, roi d’Écosse sous le nom de Jacques VI, puis d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier, premier souverain d’Angleterre de la maison des Stuarts par sa mère Marie Stuart, reine d’Écosse, petite-fille de Jacques IV, roi d’Écosse et de Marguerite, fille de Henri VII; Henri VII, premier souverain d’Angleterre de la maison des Tudor, fils de Marguerite de Beaufort, arrière-petite-fille de Jean de Gaunt, quatrième fils d’Édouard III, dont le fils aîné Henri IV fut le premier souverain de la maison de Lancaster; Édouard III, fils aîné d’Édouard II, fils aîné d’Édouard Ier, fils aîné de Henri III, fils aîné de Jean Plantagenet, sixième et plus jeune fils de Henri II; Henri II, premier souverain de la maison de Plantagenet, fils de Geoffroy Plantagenet et de Mathilde, fille unique de Henri Ier; Henri Ier, de la maison de Normandie, dernier fils de Guillaume Ier le Bâtard, surnommé le Conquérant; Guillaume Ier, fils de Robert le Diable, duc de Normandie, et de la fille d’un pelletier de Falaise, premier souverain de la maison de Normandie, roi d’Angleterre par droit de conquête, et aussi parent à un degré éloigné, par les femmes, d’Édouard le Confesseur.

Si l’on admet la légitimité de ce lien du sang, Victoria descend du premier roi d’Angleterre par Édouard le Confesseur, fils d’Ethelred II, demi-frère d’Édouard le Martyr par sa mère; Édouard le Martyr, fils d’Edgar, second fils d’Edmond, frère d’Athelstan, fils aîné d’Édouard l’aîné, fils d’Alfred, quatrième fils d’Ethelwulf, fils d’Egbert, surnommé le Grand, premier roi d’Angleterre.

Par sa mère, Victoria descend de Guelf, duc de Bavière, fondateur de la maison de Brunswick et descendant d’Odoacre, le fameux chef des Hérules qui, après avoir battu au Ve siècle Romulus Augustulus, le dernier empereur romain d’Occident, disputa le royaume d’Italie à Théodore l’Ostrogoth. Parmi ses ancêtres maternels les plus célèbres, elle compte Frédéric le Sage, électeur de Saxe dès les premières années du XVIe siècle, ami et protecteur de Luther, et un de ses premiers disciples.

Les Anglais ont coutume d’arrêter la généalogie de Victoria à Guillaume le Conquérant, sur l’embonpoint duquel Philippe Ier, roi de France, dit en plaisantant: «Quand ce gros homme accouchera-t-il?» Cette parole eut le don de piquer Guillaume, qui fit répondre au roi qu’il descendrait de Rouen, capitale de son duché, à Notre-Dame pour y célébrer ses relevailles, avec 10.000 lances en guise de cierges. Il allait mettre sa promesse à exécution et était déjà parvenu à Mantes, saccageant tout sur son passage, quand il se blessa à l’arçon de sa selle et n’eut que le temps d’être ramené à Rouen pour mourir dans ses États.

De tous les rois d’Angleterre, c’est Victoria qui aura eu le règne le plus long; le règne le plus long après le sien est celui de George III, qui dura soixante ans.

II
Apprentissage de reine.

Bon terrain de culture.—L’âme de la nation.—L’influence de lord Melbourne.—Les 100.000 Irlandais de Daniel O’Connell.—Au tour d’un autre.—Constitution hypocrite.—De l’air.—L’affaire des Dames de la chambre à coucher.—Une reine à la tâche.—Ça ne vaut pas la mort d’un homme.—Gigot haricots.—Do... do... ré... si..... do ré...—Un drawing-room, baisera, baisera pas.—Mistress Langtry redresse ses plumes.—Tendons les reins.—Plus besoin de dollars.—Les singeries du Black Rod.—Retenez vos numéros.—L’or et les lords.—Reine ou femme? Femme.—Un monarque sans Cour est un meuble inutile.