Du jour où son oncle le roi Guillaume IV l’eut remise aux mains de la duchesse de Northumberland, Victoria comprit que le bonheur n’était pas au nombre des prérogatives royales. L’enseignement du Dr Howley, archevêque de Cantorbéry, qui s’appliqua surtout à lui faire envisager sa future mission à un point de vue religieux, ne réussit qu’à la convaincre que le poids d’une couronne est lourd à une tête de femme; enfin son brusque réveil au nom de la loi, dans la nuit de la mort de Guillaume IV, lui fit sentir, dès la première heure de son règne, la tyrannie incessante du pouvoir.
Victoria avait hérité de son père une très grande indépendance de caractère, un esprit très libéral. Aussi lord Melbourne à qui incomba, de par sa fonction de premier ministre, le devoir de l’initier à l’exercice du pouvoir, trouva-t-il un bon terrain de culture où semer ses idées. Dès le début, il comprit qu’il devait jouer vis-à-vis de la souveraine un rôle tout paternel et que celle-ci, en raison de son ignorance des choses de la politique, devait fatalement subir son ascendant. Il ne voulut pourtant pas en abuser au profit du parti whig, dont il était alors la plus haute incarnation; il rêva un monarque véritablement constitutionnel qui fût l’âme de la nation entière et dont les actes fussent toujours conformes aux volontés de la majorité. Jusqu’alors les rois d’Angleterre n’avaient jamais tenu compte de la situation politique dans le choix de leurs ministres; quelquefois même, ils avaient éloigné des affaires des ministres soutenus de la majorité du Parlement.
La Reine en 1842.
Sous Guillaume IV, lord Melbourne lui-même avait dû rendre son sceau tout d’un coup, et sir Robert Peel avait été appelé d’Italie pour lui succéder. Il persuada à la reine qu’elle ne devait pas toujours suivre ses préférences personnelles, mais chercher sa conduite tracée dans les votes du Parlement. Il gagna ainsi, peu à peu, la confiance absolue de Victoria qui lui voua même une si sincère affection, que, jusqu’à son mariage, elle voulut l’avoir pour conseiller intime, d’abord au grand jour, puis dans la coulisse. Elle se laissa guider par lui et cette influence se fera heureusement sentir sur tous ses actes pendant tout son long règne.
La Reine en 1845.
La soumission de la reine à son premier ministre lui fut toute facile. Elle n’avait qu’une crainte, c’était d’avoir à gouverner. Les théories de Melbourne reçurent donc le meilleur accueil. Tout d’abord Victoria perdit de sa popularité. Les tories prirent ombrage de cette tutelle qu’exerçait sur elle le plus ferme suppôt du parti libéral. De parti pris on interpréta mal tous ses actes, sa tolérance religieuse parut un signe certain de trahison envers la religion de l’État aux ultra-protestants de Grande-Bretagne, qui allèrent jusqu’à la traiter de papiste; les radicaux se plaignirent qu’elle ne fît pas aboutir d’emblée les réformes qu’ils attendaient de la fille du duc de Kent, le prince radical; les tories craignirent d’avoir perdu toute influence
Le château de Windsor.